Peut-on transformer un jeune considéré hier comme une menace pour l’ordre public en acteur du développement national ? C’est le pari que tente aujourd’hui la République démocratique du Congo à travers le Service National.

Longtemps perçu comme une institution discrète relevant directement de la Présidence de la République, cet organisme est progressivement devenu l’un des instruments les plus emblématiques de la politique de Félix Tshisekedi. Derrière cette évolution se dessine une ambition plus vaste : démontrer que la lutte contre l’insécurité ne passe pas uniquement par la répression, mais aussi par la reconstruction des individus et la restauration de l’autorité de l’État.
Le choix du Chef de l’État de présider, le 31 juillet 2026, un Conseil des ministres à Kaniama-Kasese n’avait rien d’anodin. Ce territoire du Haut-Lomami est désormais présenté comme la vitrine d’une expérience que le pouvoir souhaite ériger en modèle national. Là où s’étendaient autrefois des espaces peu valorisés émergent aujourd’hui des infrastructures, des exploitations agricoles, des ateliers de formation et des équipements sociaux qui traduisent une volonté de faire de cette cité un symbole du renouveau.
L’inauguration de l’hôpital moderne Maman Denise Nyakeru Tshisekedi renforce cette vision. Avec ses infrastructures médicales modernes, ses blocs opératoires numériques et ses équipements de télémédecine, cet établissement dépasse le simple cadre sanitaire. Il témoigne de la volonté de créer un véritable écosystème de développement où la santé, l’agriculture, la formation professionnelle et les services publics se complètent pour redonner vie à une région longtemps restée en marge des grands investissements.

Mais le véritable cœur du projet réside dans les femmes et les hommes que le Service National appelle désormais les « Bâtisseurs de la Nation ». Parmi eux figurent de nombreux anciens kuluna, ces jeunes qui, pendant des années, ont incarné la violence urbaine dans plusieurs quartiers de Kinshasa et d’autres grandes villes. Le pari est audacieux : remplacer la logique de l’exclusion par celle de la réinsertion, substituer les armes aux outils de production et faire du travail un levier de reconstruction personnelle.
Sous l’encadrement du lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, ces jeunes suivent une formation qui combine discipline, apprentissage technique et travail productif. Agriculture moderne, élevage, maçonnerie, menuiserie, mécanique ou encore travaux communautaires deviennent autant de moyens de leur offrir une nouvelle trajectoire. L’objectif affiché est clair : faire de ceux qui représentaient hier un coût sécuritaire des citoyens capables de contribuer à la création de richesses.
Cette expérience ne se limite plus à Kaniama-Kasese. À Kinshasa, où les défis urbains restent considérables, le Service National est désormais associé à la reconquête de l’espace public. Des milliers de bâtisseurs participent aux opérations d’assainissement, au curage des caniveaux, à la démolition des constructions anarchiques et à la réhabilitation de plusieurs axes stratégiques de la capitale.

Leur présence visible sur le boulevard Lumumba, au Grand Marché de Kinshasa, à Kintambo Magasin ou encore sur le boulevard du 30 Juin traduit une volonté politique de faire du Service National un acteur de la transformation urbaine autant qu’un outil de réinsertion. Cette approche rompt avec une vision exclusivement répressive de la lutte contre la délinquance. Elle repose sur une conviction : l’insécurité est souvent le produit d’une combinaison de pauvreté, d’exclusion sociale, de chômage des jeunes et d’absence de perspectives.
Punir demeure nécessaire lorsque la loi est violée, mais sanctionner sans offrir d’alternative revient parfois à alimenter un cycle dont la société peine ensuite à sortir. Pour autant, le succès de cette politique ne pourra être mesuré à l’aune des seules cérémonies officielles ou des images de jeunes en uniforme. Le véritable défi commencera lorsque ces anciens délinquants quitteront les centres de formation.
Trouveront-ils un emploi durable ? Pourront-ils créer leur propre activité ? Deviendront-ils des modèles dans leurs communautés ou retomberont-ils dans les réseaux criminels faute d’opportunités économiques ? C’est sur ces questions que se jouera la crédibilité du modèle. Au-delà du destin des anciens kuluna, c’est une certaine conception de l’État qui est mise à l’épreuve. Le Service National ambitionne de démontrer qu’une politique publique peut simultanément restaurer l’autorité, promouvoir la production nationale, renforcer la cohésion sociale et offrir une seconde chance à une jeunesse longtemps marginalisée.

Si cette dynamique s’inscrit dans la durée, Kaniama-Kasese pourrait devenir bien plus qu’un symbole : le laboratoire d’une nouvelle politique de développement où sécurité, travail et dignité avancent dans une même direction. Mais si les promesses ne débouchent pas sur des résultats tangibles, le risque sera grand de voir cette expérience demeurer une vitrine politique plus qu’un véritable moteur de transformation.
Le pari est donc immense.
Transformer des « kuluna » en bâtisseurs ne consiste pas seulement à changer un uniforme ou un métier. Il s’agit de reconstruire des parcours de vie, de restaurer la confiance entre les citoyens et l’État et de prouver qu’une nation peut faire de ses fragilités le point de départ de sa renaissance.
Constantin Ntambwe


