Une simple lettre peut-elle infléchir le cours d’un procès aussi lourd que celui de Roger Lumbala ? La question se pose depuis que l’ancien chef du groupe armé RCD-N, ex-ministre du Commerce extérieur et sénateur congolais, jugé à Paris pour crimes contre l’humanité, a adressé une missive explosive à Jean-Pierre Bemba et à plusieurs figures politiques congolaises. Rendue publique le 16 novembre grâce à un tweet de l’opposant Seth Kikuni, cette lettre ravive des tensions politiques longtemps enfouies et remet en lumière les silences qui entourent ce procès inédit.

Roger Lumbala, 65 ans, est poursuivi en France pour complicité de crimes contre l’humanité commis entre 2000 et 2003 dans l’Est de la RDC par le Rassemblement Congolais pour la Démocratie-National (RCD-N), son groupe armé. Là où la justice française déroule un dossier épais de témoignages, accusations et faits atroces, Lumbala, lui, brandit sa lettre comme une pièce décisive. Dans un style direct, presque accusateur, il interpelle Jean-Pierre Bemba, aujourd’hui ministre des Transports, ancien chef du MLC et figure emblématique de la rébellion congolaise.
C’est Seth Kikuni qui, le premier, a tiré la sonnette d’alarme publique : « Est-ce que M. Jean-Pierre Bemba a lu la lettre de Roger Lumbala ? […] Où est votre voix, où est votre présence, dans ce moment où l’Histoire nous convoque ? » Un appel relayé ensuite à l’attention du porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya.
Dans cette lettre au ton amer, Lumbala affirme que des ONG nationales et étrangères auraient « soudoyé » certains témoins. Il dit avoir été surpris par le silence de ceux qu’il considère comme des témoins clés à décharge, au premier rang desquels Jean-Pierre Bemba : « En détention, j’ai attendu stoïquement votre réaction […] À ma grande surprise, vous êtes resté de marbre et vous avez complètement ignoré ma famille. » Le ton s’alourdit encore lorsqu’il évoque son recours extrême : récusation de ses avocats dès l’ouverture du procès, grève de la faim malgré un état de santé fragile, crainte d’une « peine maximale » infligée par une justice qu’il qualifie de « néocolonialiste ».
Pour Seth Kikuni, ces lignes trahissent une “insensibilité” et une “inertie” des responsables politiques interpellés.

Lumbala finit par lancer un appel sans détour, presque désespéré : « Je vous invite à vous manifester auprès de l’ambassade de France ou à la MONUSCO pour donner votre témoignage par visioconférence. » Il en appelle aussi « à tous les anciens du MLC » susceptibles, selon lui, de l’aider à « rétablir la vérité ». Une démarche qui, à ce stade du procès, pourrait constituer un tournant… ou un pari risqué.
Mis en examen en 2023, Roger Lumbala fait face à deux principaux volets d’accusations :
1. Complicité de crimes contre l’humanité
Selon l’instruction, il aurait : donné des ordres favorisant des pratiques massives et systématiques de tortures, viols, actes inhumains, fourni un soutien logistique aux auteurs des exactions, laissé ses combattants commettre des crimes sur des civils sans prendre les mesures nécessaires. Ces crimes incluent : exécutions sommaires, violences sexuelles, tortures, pillages, esclavage sexuel et travaux forcés.
2. Participation à une association de malfaiteurs
Pour la préparation de crimes contre l’humanité dans le cadre d’opérations militaires, notamment “Effacer le Tableau”, menées en Ituri et au Nord-Kivu. Selon les enquêteurs, cela visait à contrôler des zones riches en ressources naturelles.

Le procès Lumbala est inédit pour plusieurs raisons : C’est le premier en France fondé sur la compétence universelle concernant la Deuxième Guerre du Congo. C’est la première fois qu’un Congolais est jugé par une cour nationale étrangère pour des crimes contre l’humanité liés à ce conflit (1998-2003). C’est l’un des rares procès, tous pays confondus, visant un ancien membre d’un gouvernement issu de cette période. Autrement dit : l’affaire Lumbala dépasse de loin le seul homme dans le box. Elle ouvre une brèche judiciaire dans l’un des conflits les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre mondiale.
Reste une question : la lettre de Lumbala peut-elle vraiment changer la donne ? Son contenu interpelle, secoue et met en cause des figures politiques encore influentes. Mais juridiquement, seule la cour décidera si ces appels au secours pèsent plus lourd que les témoignages, les enquêtes et les accusations accumulées depuis deux décennies. Une chose est certaine : dans ce procès où se mêlent mémoire, politique, justice et histoire, chaque mot compte. Et celui de Roger Lumbala vient d’ajouter une onde de choc.
Elrick Elesse


