Il y a des candidatures qui relèvent du protocole. Et puis il y a celles qui portent une mémoire, une ambition et un message politique. En choisissant Juliana Lumumba pour briguer le poste de Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la République démocratique du Congo ne se contente pas d’entrer dans la course : elle entend redéfinir les termes du débat.
Fille de Patrice Émery Lumumba, diplômée en sciences politiques à Paris, figure engagée de la vie publique congolaise, Juliana Lumumba incarne à la fois un héritage historique et une projection vers l’avenir. Sa candidature, officialisée par Kinshasa, traduit selon le gouvernement « la volonté du pays de contribuer au renouveau et au rayonnement de l’espace francophone ».
Derrière cette annonce, le message est clair : la RDC, plus grand pays francophone au monde en termes démographiques, veut peser davantage dans les orientations stratégiques de l’OIF. Pour Crispin Mbadu, ministre délégué en charge de la Francophonie et de la Diaspora congolaise, Juliana Lumumba représente « une Francophonie plus moderne, plus inclusive et plus proche des peuples ». Son profil conjugue expérience gouvernementale, diplomatie culturelle et engagement constant pour les femmes et les jeunes.
Kinshasa met en avant plusieurs atouts : un leadership exercé au plus haut niveau de l’État ; une expertise panafricaine en intégration économique et coopération régionale ; une expérience en diplomatie culturelle ; une maîtrise affirmée du multilinguisme (français, arabe, anglais, lingala, swahili), atout clé dans un espace francophone pluriel. Dans une organisation souvent critiquée pour son éloignement des réalités de terrain, la RDC veut promouvoir une candidature de proximité et d’action.
Ancienne vice-ministre puis ministre de la Culture (1997–2001), Juliana Lumumba a marqué la scène publique congolaise avant de s’imposer sur le terrain panafricain. Diplômée de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), elle cumule plus de trente années d’expérience en gouvernance publique, coopération internationale et entrepreneuriat.
De 2007 à 2015, elle a occupé le poste de Secrétaire générale de l’Union des Chambres de Commerce africaines (UACCIAP), contribuant au renforcement des réseaux économiques du continent. Depuis 2015, elle intervient comme conférencière internationale sur l’intégration africaine, l’entrepreneuriat et le leadership féminin, consolidant une voix reconnue dans les cercles diplomatiques et économiques.
Son parcours hybride politique, institutionnel et entrepreneurial constitue l’un des arguments majeurs de Kinshasa : celui d’une dirigeante capable de relier gouvernance, économie et culture dans un espace francophone en mutation. Mais derrière la candidature congolaise se dessine une confrontation plus large.
L’actuelle secrétaire générale, Louise Mushikiwabo, soutenue par Kigali, ambitionne un troisième mandat. La compétition entre la RDC et le Rwanda, déjà marquée par de fortes tensions régionales, pourrait ainsi se déplacer sur le terrain diplomatique francophone. La RDC prévoit de formaliser officiellement sa candidature avant juin prochain, ouvrant une séquence de tractations intenses auprès des États membres.
Dans ce contexte, la visite à Kinshasa, le 2 février dernier, de Éléonore Caroit, ministre déléguée française chargée de la Francophonie, a revêtu une importance particulière. Elle avait souligné le rôle stratégique de la RDC pour l’avenir de la langue française, en raison de son poids démographique croissant.
La question a également été abordée le 25 février à Paris lors de la rencontre entre Emmanuel Macron et Félix Tshisekedi. Paris a réaffirmé son ouverture à toutes les candidatures, reconnaissant le droit de la RDC à jouer un rôle de premier plan, tout en rappelant l’importance de défendre les valeurs et la vitalité de la langue française.
Au-delà des rivalités, cette candidature pose une question de fond : la Francophonie peut-elle continuer à se structurer sans que son plus grand vivier démographique n’en assume un leadership central ? Avec Juliana Lumumba, la RDC avance un profil qui conjugue mémoire historique, expérience institutionnelle et vision panafricaine. Reste à savoir si les équilibres diplomatiques internes à l’OIF permettront à Kinshasa de transformer l’essai.
Une chose est sûre : la bataille pour la tête de la Francophonie s’annonce comme l’un des rendez-vous diplomatiques majeurs de l’année. Et la RDC entend bien y jouer les premiers rôles.
Junior Kulele


