Il y a des candidatures qui relèvent de l’opportunité. Et d’autres qui s’inscrivent dans une vision. En portant Juliana Lumumba au poste de Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la République démocratique du Congo ne joue pas seulement une carte diplomatique : elle revendique un rôle central dans l’architecture politique et culturelle de l’espace francophone.
La question mérite d’être posée sans détour : Lumumba à la tête de l’OIF est-elle un bon choix pour la RDC ? À l’examen des faits, des compétences et du contexte géopolitique, la réponse dépasse le symbole.
Au-delà du nom, une trajectoire structurée
Le patronyme Lumumba évoque immédiatement l’histoire nationale. Fille de Patrice Émery Lumumba, figure tutélaire de l’indépendance congolaise, Juliana Lumumba aurait pu se contenter d’un héritage. Elle a choisi de construire un parcours.
Diplômée en sciences politiques, titulaire d’un DEA en sciences politiques et sociologie de la défense obtenu à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris, elle entame sa carrière dans le journalisme international. Entre 1984 et 1994, elle collabore avec des médias tels qu’Al Manar, Al Ahram International et Dialogue International, couvrant les questions africaines et les droits humains, en français et en arabe.
Ce passage par la presse n’est pas anodin. Il lui offre une compréhension fine des dynamiques régionales, du langage diplomatique et des enjeux de narration internationale, trois dimensions essentielles à la direction d’une organisation multilatérale.
De la culture à l’État : l’expérience gouvernementale
De retour en RDC, elle traverse la transition politique des années 1990. Directrice de cabinet au Parlement de transition, puis vice-ministre et enfin ministre de la Culture (1998–2001), elle pilote des chantiers structurants, notamment la traduction de l’avant-projet de Constitution et de l’hymne national dans les quatre langues nationales.
Elle représente également la RDC dans des fora internationaux stratégiques : signature de l’accord de défense COPAX de la CEEAC à Malabo, participation à l’Exposition universelle de Lisbonne en 1999 où la délégation congolaise est primée pour la performance du Théâtre national et de Papa Wemba. Cette séquence révèle une capacité à conjuguer diplomatie culturelle, représentation internationale et gestion institutionnelle, trois piliers directement liés aux missions de l’OIF.
Une diplomatie économique panafricaine
Après son passage au gouvernement, Juliana Lumumba élargit son champ d’action au secteur privé et aux réseaux économiques africains. De 2007 à 2015, elle occupe le poste de Secrétaire générale de l’Union des chambres de commerce, d’industrie et des professions africaines (UACCIAP), basée au Caire. À ce poste, elle travaille sur : l’harmonisation des cadres juridiques commerciaux ; la promotion des investissements intra-africains ; le transfert de technologies ; la circulation d’informations économiques fiables.
Ce volet est capital. L’OIF n’est plus seulement un espace linguistique ; elle est aussi un réseau d’influence économique et politique. La capacité à articuler langue, développement et intégration régionale constitue un atout stratégique. Intervenante lors de la COP21 à Paris, conférencière en Belgique et en Égypte sur le leadership féminin et l’entrepreneuriat africain, elle s’est imposée comme une voix engagée en faveur d’un développement inclusif.
Les atouts concrets d’une candidature crédible
Plusieurs éléments structurent le bien-fondé de sa candidature :
Le poids démographique de la RDC : La RDC est aujourd’hui le plus grand pays francophone du monde en nombre de locuteurs. Sa place dans la gouvernance de la Francophonie ne peut plus être périphérique.
Un profil multilingue et transversal : Français, arabe, anglais, lingala, swahili : sa maîtrise linguistique reflète la diversité de l’espace francophone. Elle incarne une circulation entre mondes africain, européen et moyen-oriental.
Une légitimité historique et contemporaine : Son nom renvoie à l’histoire, mais son parcours parle du présent. Elle combine mémoire nationale et expertise technique.
Une capacité de consensus
Fait notable : sa candidature dépasse les clivages internes. Patrick Nkanga, membre influent du PPRD de Joseph Kabila, a salué publiquement ce choix, estimant qu’il « transcende les divergences politiques internes ». Dans un paysage politique polarisé, ce soutien est loin d’être anodin.
Une bataille diplomatique à forte portée géopolitique
La direction de l’OIF ne relève pas seulement du protocole. Elle structure des équilibres d’influence entre États francophones. Dans un contexte régional marqué par des tensions persistantes à l’Est de la RDC, la candidature congolaise prend une dimension stratégique. Obtenir ce poste serait : un levier de soft power pour Kinshasa ; un outil de repositionnement diplomatique ; un signal de leadership africain au sein d’une organisation longtemps perçue comme dominée par d’autres pôles.
Une Francophonie à réinventer
L’OIF traverse une période de redéfinition. Entre enjeux numériques, jeunesse africaine, transitions démocratiques et coopération économique, l’organisation doit évoluer. Juliana Lumumba défend une vision d’une Francophonie : plus proche des peuples ; plus engagée sur les questions de développement ; plus attentive à l’entrepreneuriat féminin et à l’intégration continentale. Son profil hybride, État, médias, économie correspond à cette mutation nécessaire.
Un choix stratégique pour l’avenir
La candidature de Juliana Lumumba n’est ni une nostalgie ni une simple opération symbolique. Elle s’inscrit dans une logique de repositionnement stratégique de la RDC au sein de l’espace francophone. La vraie question n’est peut-être pas de savoir si elle est un bon choix pour la RDC. Elle est de savoir si l’OIF est prête à assumer pleinement le centre de gravité démographique, culturel et politique que représente aujourd’hui la République démocratique du Congo.
Si la Francophonie veut se projeter vers l’Afrique du XXIᵉ siècle, le pari Lumumba pourrait bien être moins audacieux qu’il n’y paraît : il pourrait être une évidence.
Junior Kulele


