Le procès visant Étienne Davignon ravive une mémoire douloureuse entre la République démocratique du Congo et la Belgique. Mais pour le cinéaste Thierry Michel, se limiter à cette seule dimension nationale serait une erreur d’analyse : l’assassinat de Patrice Lumumba relève d’un mécanisme international beaucoup plus vaste. Pour Thierry Michel, le procès Davignon ne représente qu’une pièce d’un puzzle bien plus large.
Derrière cette figure, c’est tout un système politico-diplomatique qui devrait être interrogé : celui qui, au tournant des indépendances africaines, a toléré voire facilité l’élimination d’un dirigeant devenu gênant. Lumumba, aux côtés de Maurice Mpolo et Joseph Okito, incarnait une rupture radicale : celle d’une souveraineté réelle, perçue comme une menace par certains intérêts coloniaux et géopolitiques. Le réalisateur insiste : dès 1960, le dossier dépasse Bruxelles.
À Washington, sous la présidence de Dwight D. Eisenhower, la question Lumumba devient stratégique. La Central Intelligence Agency est mobilisée pour empêcher le Premier ministre congolais de gouverner. Washington était donc la pièce maîtresse du puzzle. Sur le terrain, à Léopoldville, l’agent Larry Devlin reçoit moyens et mandat pour neutraliser politiquement Lumumba. Soutien à Mobutu Sese Seko, appui aux sécessions, passivité face à son transfert : pour Thierry Michel, tout concourt à une même finalité.
La Belgique, à travers des figures comme Harold d’Aspremont Lynden, est également pointée pour son rôle actif. Même la monarchie, incarnée par Baudouin, est évoquée dans ce contexte, bien que sans responsabilité pénale établie. Mais l’analyse ne s’arrête pas là. Elle inclut aussi des acteurs congolais : Joseph Kasa-Vubu, Mobutu Sese Seko, Moïse Tshombe ou encore Godefroid Munongo, impliqués à différents niveaux dans l’engrenage ayant conduit à l’exécution de Lumumba à Élisabethville.
Pour Thierry Michel, le cœur du débat est là : il ne s’agit pas d’un simple dérapage colonial, mais d’un crime politique international, né de la convergence d’intérêts occidentaux, économiques et locaux. Le procès en cours ne pourra juger tous les protagonistes beaucoup ont disparu mais il peut poser les bases d’une vérité historique plus complète.
Les gestes symboliques posés par la Belgique excuses, restitutions, commémorations restent insuffisants si la responsabilité globale n’est pas pleinement reconnue, estime le cinéaste. Car au-delà du cas Davignon, c’est une question plus large qui se pose : celle de la capacité à assumer une histoire complexe, faite de complicités croisées.
Une histoire qui refuse de s’éteindre. Comme l’écrivait Patrice Lumumba avant sa mort, « l’histoire dira son mot ». Pour Thierry Michel, ce moment est déjà en cours. Et il rappelle une vérité essentielle : éliminer un homme comme Lumumba, ce n’est pas seulement faire taire une voix c’est aussi fragiliser, durablement, une certaine idée de la démocratie. Aujourd’hui, à Bruxelles, bien plus qu’un homme est jugé. C’est toute une mémoire qui demande, enfin, à être éclairée.
Elrick Elesse


