À la cité de l’union africaine, ce n’est pas seulement un Président qui faisait face à la presse. C’était un homme confronté à l’histoire, à ses contradictions, à ses promesses et à ses propres zones de turbulence. Pendant plusieurs heures, Félix Tshisekedi a parlé comme un chef d’État en campagne permanente contre le temps : le temps de la guerre, le temps constitutionnel, le temps diplomatique, le temps d’un peuple qui réclame des réponses plus vite que les institutions ne semblent capables d’en produire.
Dans une République démocratique du Congo secouée par les combats dans l’Est, traversée par les débats sur un éventuel troisième mandat, observée de près par Washington, Doha et Kigali, cette conférence de presse avait des allures de grand oral présidentiel. Et Félix Tshisekedi a choisi de ne presque rien esquiver.
Sur les accords conclus avec les États-Unis, notamment autour du pacte migratoire et du partenariat stratégique minier, le Chef de l’État a voulu casser une perception grandissante dans l’opinion : celle d’un Congo qui négocierait sa souveraineté sous pression internationale. Avec un ton volontairement solennel, il a rassuré : « Garant de la nation, je n’aurais accepté aucun accord, aucune médiation, aucun partenariat qui porterait atteinte à la souveraineté de la RDC, à l’intégrité de son territoire ou à la dignité de son peuple. »
Mais derrière cette déclaration se cache un véritable repositionnement géopolitique du Congo. Kinshasa cherche aujourd’hui à transformer son statut de victime permanente des convoitises internationales en acteur stratégique incontournable de la transition énergétique mondiale. Le cobalt, le coltan, le cuivre et le lithium deviennent désormais des armes diplomatiques autant qu’économiques. « Nos minerais critiques ne peuvent plus être extraits chez nous, exportés à l’état brut, puis valorisés ailleurs pendant que nos populations demeurent dans la pauvreté », a martelé le Président.
À travers les Accords de Washington, Félix Tshisekedi tente donc de vendre une nouvelle doctrine : plus question que la RDC demeure un simple entrepôt minier au service des industries étrangères. Le pays veut des infrastructures, des unités de transformation locale, des emplois et une gouvernance plus transparente des ressources naturelles.
Mais c’est surtout le pacte migratoire entre Washington et Kinshasa qui a créé la surprise politique. Pour la première fois, le Président s’est exprimé publiquement sur l’accueil en RDC de migrants déboutés du droit d’asile américain. Et là encore, Tshisekedi a tenté de désamorcer les fantasmes. « C’est un simple service entre partenaires », a-t-il insisté, rejetant toute idée d’accord financier caché.
Le Chef de l’État affirme que les conditions imposées par Kinshasa étaient claires : pas de profils dangereux, pas de détenus transférés sur le sol congolais, pas de charge financière pour le Trésor public. Une manière de présenter cette opération comme un geste diplomatique maîtrisé et non comme une externalisation migratoire imposée par les États-Unis.
Mais politiquement, le sujet reste extrêmement sensible. Car dans un pays où des millions de Congolais vivent déjà dans une précarité extrême, l’idée d’accueillir des migrants étrangers suscite incompréhension et colère chez une partie de l’opinion. Tshisekedi le sait. Voilà pourquoi il a choisi un langage presque humaniste pour défendre cette décision : « Aujourd’hui ils vivent le rêve congolais », a-t-il lancé, dans une formule qui restera probablement comme l’une des plus commentées de cette conférence.
Puis vint le terrain le plus explosif : la Constitution et l’hypothèse d’un troisième mandat. Et sur ce dossier, Félix Tshisekedi n’a fermé aucune porte. « Je suis de l’UDPS. En 2006, l’UDPS avait dit que si elle arrivait au pouvoir, cette Constitution serait changée », a-t-il rappelé, assumant publiquement une vieille ligne idéologique de son parti.
Le Président tente ici d’habiller le débat constitutionnel d’une légitimité historique et institutionnelle. Selon lui, réfléchir sur la Constitution n’est pas un crime, surtout si certaines réformes exigées dans le cadre des partenariats internationaux nécessitent des ajustements institutionnels, notamment dans le secteur judiciaire. Mais derrière le débat technique se cache évidemment la grande question politique : celle du pouvoir après 2028. Et Tshisekedi le sait parfaitement. « Je n’ai pas sollicité un troisième mandat, mais si le peuple le veut, je le ferai », a-t-il déclaré sans détour.
Une phrase courte, mais politiquement immense. Car dans une région où plusieurs chefs d’État ont modifié les Constitutions pour prolonger leur pouvoir, cette déclaration risque d’alimenter davantage les soupçons de l’opposition et de la société civile. D’autant que l’article 220 de la Constitution interdit explicitement toute révision portant sur le nombre et la durée des mandats présidentiels.
Conscient de la sensibilité du sujet, Félix Tshisekedi a tenté d’adoucir la portée politique de certains slogans de ses partisans « Fatshi tout droit ti na 3 » en les qualifiant simplement de « distraction du débat ». Mais le simple fait que le Président n’exclue plus clairement l’idée d’un troisième mandat marque déjà un tournant majeur dans le paysage politique congolais.
Et ce tournant devient encore plus délicat lorsqu’il lie directement les élections de 2028 à la situation sécuritaire dans l’Est du pays. « Si on ne peut pas terminer cette guerre, malheureusement on ne saura pas organiser les élections en 2028 », a averti le Chef de l’État. Cette déclaration ouvre un débat extrêmement sensible sur la stabilité démocratique de la RDC. Tshisekedi invoque l’exemple ukrainien pour justifier l’impossibilité d’organiser des élections sous menace militaire permanente.
Mais ses adversaires y voient déjà le début d’une stratégie de glissement politique. Le Président, lui, affirme que son obsession n’est pas de conserver le pouvoir, mais de sauver l’intégrité territoriale du pays. Et sur ce point, son discours a parfois pris des accents de confession politique.
Félix Tshisekedi est revenu sur ses déclarations passées promettant une riposte militaire immédiate contre le Rwanda « à la moindre escarmouche ». Il reconnaît aujourd’hui avoir sous-estimé le niveau de décomposition des FARDC. « Les soldats étaient comme des clochards », a-t-il lâché brutalement, affirmant qu’on lui avait caché le degré d’infiltration de l’armée par l’ennemi.
Rarement un Président congolais en exercice aura parlé avec autant de crudité de l’état réel de l’appareil militaire national. Cette franchise peut être perçue comme un aveu de lucidité… ou comme la preuve d’une fragilité institutionnelle inquiétante.
Concernant Joseph Kabila, le ton était à la fois amer et nostalgique. Tshisekedi a reconnu le rôle historique de son prédécesseur dans la première alternance pacifique de 2019, avant de dénoncer ce qu’il considère désormais comme une trahison de cet héritage démocratique. « Les générations à venir retiendront que c’est lui qui a été un acteur clé dans cette alternance pacifique et démocratique, mais aussi le fossoyeur de cette belle œuvre », a-t-il regretté.
Le Chef de l’État affirme que les signaux d’une déstabilisation orchestrée existaient déjà avant les élections de 2023. Les sanctions américaines contre Kabila sont, selon lui, une confirmation tardive de ce qu’il dénonçait depuis plusieurs années. Mais derrière les accusations, on sent aussi une profonde déception personnelle. Tshisekedi parle d’un « vrai gâchis ». Comme si l’homme qui avait incarné avec lui une transition historique était devenu, à ses yeux, l’un des symboles du blocage actuel.
Enfin, sur le dialogue national soutenu par la CENCO et l’ECC, Félix Tshisekedi reste ouvert… mais profondément sceptique. « Donnez-moi une seule garantie que si je convoque le dialogue, le Rwanda retirera ses troupes », a-t-il lancé. Pour lui, le problème dépasse désormais les querelles internes congolaises : il s’agit d’une guerre régionale nourrie par des intérêts économiques et géopolitiques majeurs.
Au fond, cette conférence de presse aura montré un Félix Tshisekedi à la croisée de plusieurs chemins : celui d’un Président qui veut apparaître comme le défenseur de la souveraineté congolaise, le bâtisseur d’un nouvel ordre économique, le garant des institutions… mais aussi celui d’un homme politique qui commence déjà à regarder au-delà de 2028.
Entre Washington, Doha, Kigali et Kinshasa, entre guerre, Constitution et ambitions géopolitiques, le Chef de l’État avance désormais sur un terrain où chaque mot devient un signal, chaque silence une stratégie, et chaque déclaration un morceau d’histoire en train de s’écrire.
Junior Kulele
![[Analyse] F.Tshisekedi entre guerre, Constitution et souveraineté : le grand tournant diplomatique](https://b-onetv.cd/wp-content/uploads/2026/05/74500c2e43c246b6937d069fa2f819b1_1778097528398-750x375.jpg)

