En République démocratique du Congo, le débat autour du changement de la Constitution dépasse désormais le simple cadre juridique. Il est devenu un révélateur profond des fractures politiques, spirituelles et morales qui traversent la société congolaise. Et au centre de cette tempête : l’Église. Les déclarations récentes du pasteur Moïse Mbiye, qualifiant certains rassemblements de pasteurs favorables à une révision constitutionnelle de « camp de lépreux », ont provoqué un choc.
Derrière la violence symbolique de cette formule biblique, se cache une inquiétude plus profonde : celle de voir l’Église perdre sa mission prophétique pour devenir un prolongement du pouvoir politique. En dénonçant des pasteurs qui « prennent du vin et parlent politique », Moïse Mbiye ne critique pas seulement des opinions ; il accuse une partie du clergé d’avoir remplacé l’Évangile par les calculs d’influence. Mais une question demeure : est-il interdit à un pasteur de parler politique ? La réponse est non.
Historiquement, en RDC comme ailleurs, les hommes de Dieu ont souvent joué un rôle majeur dans les moments décisifs de la nation. La Conférence Épiscopale Nationale du Congo a été au cœur des médiations politiques, des processus électoraux et des combats pour la démocratie. Vouloir exclure totalement l’Église du débat public serait donc irréaliste. Le véritable problème n’est donc pas que les pasteurs parlent de politique. Le problème surgit lorsque la politique commence à parler à travers les pasteurs.
Là se trouve toute la nuance. Un homme de Dieu peut défendre la paix, la justice sociale ou même soutenir une réforme constitutionnelle, à condition d’expliquer clairement pourquoi, sur quelles bases et dans quel intérêt collectif. Ce que dénoncent plusieurs voix critiques aujourd’hui, ce n’est pas le débat constitutionnel lui-même, mais l’impression que certains leaders religieux soutiennent un changement sans même maîtriser le contenu des articles concernés, simplement pour « accompagner le pouvoir ».
C’est ici que le pasteur Sony Kafuta intervient avec une parabole lourde de sens : « Quand les sacrificateurs complotent avec Hérode, ils préparent la mort de Jésus. » Derrière cette image, il met en garde contre une proximité dangereuse entre autel et palais. Car chaque fois que l’Église devient dépendante des faveurs du pouvoir, elle risque de perdre sa liberté de dénoncer les injustices. Une Église trop proche du trône finit souvent par se taire devant la souffrance du peuple.
Le débat sur la Constitution révèle ainsi trois crises majeures dans l’Église congolaise : une crise de crédibilité, une crise d’unité et une crise de mission. Certains pasteurs apparaissent désormais comme des acteurs politiques déguisés en guides spirituels. D’autres utilisent la chaire pour régler des comptes publics. Résultat : les fidèles se divisent, les communautés se radicalisent et le message spirituel se brouille. Pourtant, la question du changement de Constitution mérite mieux que des slogans ou des anathèmes.
Une Constitution n’est pas un texte sacré immuable ; plusieurs pays la modifient selon l’évolution des réalités nationales. Mais dans une démocratie fragile comme celle de la RDC, toucher à la loi fondamentale exige transparence, pédagogie et consensus national. Sinon, la réforme peut rapidement être perçue comme un projet de conservation du pouvoir plutôt qu’un projet de transformation du pays. L’Église, elle, devrait rester au-dessus des intérêts partisans. Son rôle n’est pas d’être une machine de propagande ni une opposition déguisée.
Elle doit être une conscience morale. Quand elle parle, elle doit éclairer, pas manipuler. Elle doit défendre le peuple avant les puissants, la vérité avant les alliances, la justice avant les privilèges. Car en RDC, quand l’Église se déchire, ce n’est pas seulement une querelle de pasteurs. C’est toute une nation qui vacille avec elle.
Junior Kulele


