L’Histoire vient de rattraper Bruxelles. Et cette fois, aucun recours ne pourra effacer la décision. En rejetant le pourvoi introduit par l’État belge, la Cour de cassation a définitivement validé la condamnation de la Belgique pour crimes contre l’humanité commis durant la période coloniale au Congo belge, aujourd’hui République démocratique du Congo. Une décision historique qui résonne bien au-delà des prétoires européens : elle touche à la mémoire, à la dignité et aux blessures profondes laissées par la colonisation.

Pour la première fois, un État européen est définitivement condamné à indemniser des victimes directes de pratiques coloniales reconnues comme relevant de crimes contre l’humanité. Au cœur de cette affaire, cinq femmes métisses devenues malgré elles les symboles vivants d’une politique coloniale brutale et déshumanisante. Marie-Josée Loshi, Noëlle Verbeken, Léa Tavares Mujinga, Simone Ngalula et Monique Bintu Bingi étaient nées entre 1948 et 1952 de mères congolaises et de pères belges.
Arrachées à leurs familles durant l’administration coloniale, elles furent placées de force dans des institutions religieuses, séparées de leurs racines, privées de leurs noms, de leur identité et de leur histoire. Leur existence entière fut marquée par une politique assumée de ségrégation raciale orchestrée par le pouvoir colonial belge. Longtemps ignorées, réduites au silence par les décennies et les traumatismes, ces femmes ont finalement obtenu justice après un combat judiciaire éprouvant. Leur première plainte avait été rejetée en 2021, avant qu’un appel historique ne renverse la situation en 2024. Désormais, la décision est irrévocable.
La justice belge reconnaît officiellement que ces enlèvements forcés et cette séparation systématique des enfants métis de leurs familles congolaises relevaient d’un mécanisme institutionnalisé de discrimination raciale et de déshumanisation. Lors de l’audience, la voix de Léa Tavares Mujinga avait bouleversé l’opinion publique : « L’État belge nous a déracinées, séparées de nos familles, volé nos noms, nos identités et nos droits humains. » Cette phrase résume à elle seule l’ampleur d’un drame longtemps enfoui sous les archives coloniales.

Au-delà des indemnisations, cette condamnation ouvre une brèche mémorielle et politique majeure dans les relations entre la Belgique et la RDC. Car derrière le verdict judiciaire, c’est toute la question des responsabilités coloniales européennes en Afrique qui ressurgit avec force. Pendant des décennies, les crimes de la colonisation congolaise ont souvent été minimisés, relativisés ou enfermés dans le silence diplomatique. Désormais, une juridiction reconnaît officiellement qu’au nom de la domination coloniale, des vies ont été brisées de manière systématique.
Cette décision marque donc bien plus qu’une victoire judiciaire. Elle constitue un précédent historique dans la reconnaissance internationale des violences coloniales. Et quelque part entre Bruxelles et Kinshasa, l’Histoire vient de rappeler qu’aucune puissance, aussi ancienne soit-elle, ne peut éternellement échapper à la mémoire des peuples.
JK


