Par Danny Ngubaa Yambushi
Le temps politique congolais possède cette fascinante et tragique particularité : il ne progresse pas, il tourne en rond. À l’approche de l’horizon 2028, qui devrait marquer la fin du second et dernier mandat constitutionnel du Président Félix Tshisekedi, une brise de déjà-vu, lourde et prévisible, souffle de nouveau sur la capitale. Les états-majors politiques s’agitent, les éléments de langage s’affinent, et une mécanique bien connue se remet en marche : celle du forcing constitutionnel.
Pour quiconque a observé la trajectoire de la République Démocratique du Congo ces dix dernières années, le scénario actuel de l’Union Sacrée ressemble à s’y méprendre à un plagiat mal dissimulé de l’année 2016 et l’après. Souvenons-nous. À l’époque, la famille politique de l’ancien Président Joseph Kabila, confrontée à l’inexorabilité des délais constitutionnels, avait déployé un trésor d’ingéniosité administrative et juridique pour geler le calendrier.
Ce fut d’abord le projet d’un recensement général de la population via l’ONIP comme condition préalable aux élections — une condition technique muée en otage politique. Ce furent ensuite les messes politiques de la Cité de l’Union Africaine sous la médiation d’Edem Kodjo, puis les négociations de la dernière chance au Centre Interdiocésain sous l’égide de la CENCO. L’objectif réel était transparent : obtenir par le dialogue ce que la Constitution interdisait par la loi.
Dix ans plus tard, les acteurs ont changé de banc, mais la pièce de théâtre reste la même. Aujourd’hui, c’est le pouvoir en place qui agite le chiffon rouge de la modification constitutionnelle, ouvrant la voie à une loi sur le référendum dont le verdict, selon les projections des stratèges de l’UDPS, semble déjà écrit d’avance. La grande ironie de notre histoire réside dans ce bégaiement permanent : ceux qui sacrifiaient leur vie hier dans les rues de Kinshasa pour défendre l’intangibilité de l’article 220 sont aujourd’hui ceux qui théorisent la nécessité de « toucher à la Loi suprême ».
À l’inverse, ceux qui justifiaient les glissements techniques d’hier se découvrent une âme de gardiens rigoureux du temple constitutionnel. Mais la politique congolaise ne se joue pas que dans le velours des cabinets juridiques ; elle se mesure sur le bitume. Et la théorie va très vite se frotter à la réalité du terrain. Le décret d’une journée « ville morte » par l’Opposition pour ce mercredi 3 juin sonne comme le premier grand test de résistance de ce nouveau cycle politique.
Ce rendez-vous du 3 juin est crucial à double titre. D’un côté, il s’agit du baptême du feu pour une opposition en quête de second souffle, qui doit prouver sa capacité de mobilisation et sa synchronicité avec le ras-le-bol populaire. De l’autre, elle jette un défi inédit au pouvoir actuel. Car l’UDPS n’est pas un pouvoir classique : c’est une hydre politique unique, capable de manier avec la même dextérité les leviers rigides des institutions de l’État et les codes inflammables de la rue, dont elle est elle-même issue.
Le pouvoir passe, la République demeure. À l’aube de ce mercredi 3 juin, Kinshasa retient son souffle, scrutant si cette première rixe politique ouvrira la voie à un dialogue de raison ou au retour des vieux démons de la confrontation. Il serait temps que notre classe politique s’en souvienne avant que le sablier de 2028 ne se vide définitivement.


