Après plus de cinq années passées à la tête de l’Ituri sous le régime de l’état de siège, le lieutenant-général Johnny Luboya Nkashama cède sa place. Par ordonnance présidentielle, le chef de l’État, Félix Tshisekedi, a nommé le général-major Kasongo Batoka Mulumba Gaby comme nouveau gouverneur militaire de cette province meurtrie par les violences armées et les conflits communautaires.
Au-delà d’un simple changement administratif, cette nomination soulève une question essentielle : quels sont les véritables enjeux de cette nouvelle page qui s’ouvre pour l’Ituri ? Nommé en mai 2021 lors de l’instauration de l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu, Johnny Luboya aura incarné pendant plus de cinq ans la réponse sécuritaire de Kinshasa face à la dégradation de la situation dans l’est du pays.
À son actif, plusieurs avancées sont régulièrement citées. Le général a notamment contribué à la sécurisation progressive de la ville de Bunia, autrefois encerclée par l’insécurité. Sous son administration, plusieurs axes routiers stratégiques, dont la RN27 reliant Bunia à Mahagi, ont été rouverts, permettant la reprise des échanges économiques et de la circulation des populations.
Son mandat a également été marqué par des travaux de modernisation urbaine à Bunia avec l’asphaltage de plusieurs routes et l’amélioration de la connectivité entre le centre-ville et les quartiers périphériques. Mais ces réalisations n’ont jamais totalement éclipsé les limites de l’état de siège. Car malgré les efforts déployés, les principaux groupes armés continuent d’opérer dans plusieurs territoires de la province.
La milice CODECO demeure active dans la région de Djugu. Les combattants de la Convention pour la Révolution Populaire (CRP) de Thomas Lubanga continuent de représenter un défi sécuritaire. Quant aux ADF, ils poursuivent leurs attaques meurtrières, notamment dans les territoires d’Irumu et de Mambasa. Les massacres de civils, les déplacements massifs de populations et les tensions communautaires restent une réalité quotidienne pour de nombreuses localités.
Dès lors, la question se pose : le changement d’homme à la tête de l’Ituri permettra-t-il de produire des résultats différents là où l’état de siège peine encore à atteindre ses objectifs ?L’arrivée du général-major Kasongo Batoka Mulumba Gaby intervient également dans un moment particulier. Depuis le 15 mai dernier, l’Ituri fait face à une nouvelle flambée de la maladie à virus Ebola.
Le futur gouverneur devra donc gérer simultanément une crise sécuritaire persistante et une urgence sanitaire qui exige une coordination étroite entre les autorités civiles, militaires et les partenaires de santé. Cette double pression pourrait constituer l’un des premiers tests de son mandat. Le départ de Johnny Luboya comporte également une dimension géopolitique rarement évoquée publiquement.
Depuis plusieurs mois, certaines voix en Ouganda, notamment celle du général Muhoozi Kainerugaba, chef d’état-major de l’armée ougandaise et fils du président Yoweri Museveni, multipliaient les critiques contre le gouverneur militaire de l’Ituri sur les réseaux sociaux. Même si aucun lien officiel n’a été établi entre ces prises de position et la décision de Kinshasa, ce changement intervient dans un contexte où la coopération sécuritaire entre la RDC et l’Ouganda demeure essentielle dans la lutte contre les groupes armés actifs de part et d’autre de la frontière.
Pour le général-major Kasongo Batoka Mulumba Gaby, ancien commandant adjoint chargé des opérations et renseignements à la 31e région militaire, la mission s’annonce particulièrement délicate. Il hérite d’une province où les attentes de la population sont immenses. Les habitants réclament davantage que la simple stabilisation des centres urbains : ils attendent la fin des massacres, le retour des déplacés dans leurs villages, la sécurisation durable des axes économiques et la restauration complète de l’autorité de l’État.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi Luboya part aujourd’hui, mais surtout si son successeur disposera des moyens politiques, militaires et diplomatiques nécessaires pour réussir là où l’état de siège cherche encore ses résultats définitifs. Cinq ans après son instauration, l’Ituri reste un laboratoire de la stratégie sécuritaire congolaise. Le changement de gouverneur marque peut-être un nouveau départ. Mais sur le terrain, les populations jugeront moins les nominations que les résultats.
Junior Kulele


