Les images des bulldozers détruisant des bâtiments érigés sur des emprises publiques ou dans des zones jugées irrégulières sont devenues le symbole d’une capitale en quête d’ordre. À Kinshasa, les opérations de démolition engagées ces derniers mois par les autorités provinciales illustrent une réalité longtemps ignorée. L’urbanisation de la République démocratique du Congo s’est développée bien plus vite que la capacité de l’État à l’encadrer.
Au-delà de la polémique sur les méthodes employées, ces démolitions remettent au premier plan une question essentielle. Que dit réellement la loi congolaise sur le zonage urbain, et pourquoi est-elle si peu respectée ? Le cas de Kinshasa démontre à lui seul cette contradiction. Avec près de 10 000 km² de superficie, la capitale congolaise est l’une des plus vastes villes d’Afrique. Pourtant, l’essentiel de son urbanisation est concentré sur une fraction relativement réduite de son territoire.
Les urbanistes estiment que moins de 20 % de l’espace est véritablement urbanisé, tandis que le reste demeure constitué de plateaux, de zones agricoles, de vallées, de forêts ou de terrains encore peu aménagés. Cette concentration a favorisé une densification spectaculaire des communes centrales et périurbaines. Les constructions se multiplient parfois sans véritable plan d’ensemble.
Habitations, supermarchés, ateliers, stations-service, entrepôts, marchés ou petites unités industrielles cohabitent dans un même quartier, brouillant progressivement les frontières prévues par les plans d’aménagement. Les conséquences sont visibles au quotidien : embouteillages chroniques, saturation des réseaux d’assainissement, occupation anarchique des trottoirs, multiplication des inondations et pression croissante sur les infrastructures publiques.
Cette question renvoie directement à la responsabilité de l’administration. Car chaque projet immobilier est censé obtenir un permis de construire conforme aux plans d’urbanisme. Si des immeubles ou des activités incompatibles avec la vocation d’un quartier voient malgré tout le jour, c’est souvent le signe de défaillances dans les mécanismes de contrôle, voire de pratiques de corruption régulièrement dénoncées. Le défi est également démographique.
Les premiers plans d’urbanisation de Kinshasa avaient été élaborés pour une ville de quelques centaines de milliers d’habitants. Aujourd’hui, l’agglomération accueille plusieurs millions de personnes et continue de croître parmi les plus rapidement du continent. Faute d’une actualisation régulière des plans directeurs et d’une politique ambitieuse d’aménagement de nouveaux espaces urbanisables, les activités économiques s’installent là où elles trouvent de la place, souvent au détriment des règles de zonage.
Ainsi, des usines artisanales côtoient des écoles, des dépôts de carburant s’implantent au cœur des quartiers résidentiels et les axes initialement conçus pour la circulation locale deviennent des corridors commerciaux saturés. Les démolitions ne peuvent constituer, à elles seules, une politique urbaine. Elles traitent les conséquences sans toujours s’attaquer aux causes. Pour de nombreux spécialistes, la priorité consiste désormais à moderniser les plans d’aménagement, ouvrir de nouveaux pôles urbains, renforcer la transparence dans la délivrance des permis de construire et appliquer les règles de manière prévisible et équitable.
L’enjeu dépasse largement l’esthétique urbaine. Il touche à la sécurité des populations, à la mobilité, à la santé publique, à la protection de l’environnement et à l’attractivité économique des villes congolaises. Dans un pays où l’urbanisation progresse à grande vitesse, la véritable question n’est plus de savoir si la loi existe. Elle est de déterminer si l’État dispose de la volonté politique et des moyens institutionnels pour faire du zonage un véritable outil de développement, plutôt qu’un simple principe inscrit dans les textes.
Constantin Ntambwe


