Le report de la manifestation de la coalition Article 64 pour la défense de l’ordre constitutionnel (C64), initialement prévue le 8 juillet et désormais fixée au 22 juillet, dépasse désormais le cadre d’un simple changement de calendrier. Cette décision ouvre une nouvelle séquence politique et diplomatique qui soulève de nombreuses interrogations sur le rôle que pourrait désormais jouer le président burundais Évariste Ndayishimiye, actuel président en exercice de l’Union africaine, dans la crise congolaise.
Alors que l’opposition s’apprêtait à descendre dans la rue pour dénoncer tout projet de révision de la Constitution et défendre l’alternance démocratique à l’issue du second mandat du président Félix Tshisekedi, la coalition a finalement choisi de suspendre sa mobilisation afin de répondre à une invitation venue de Bujumbura.
Une ouverture diplomatique plutôt qu’un affrontement dans la rue
Pour Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund et les autres figures de la C64, cette invitation constitue une opportunité d’exposer directement aux autorités de l’Union africaine leurs inquiétudes concernant l’évolution politique, sécuritaire et institutionnelle de la République démocratique du Congo.
La coalition affirme vouloir explorer toutes les voies susceptibles de préserver l’ordre constitutionnel et de prévenir une nouvelle crise politique. Selon ses responsables, accepter cette rencontre ne signifie pas renoncer à leur combat, mais privilégier momentanément la voie diplomatique avant toute démonstration de force populaire. Le report de la marche est ainsi présenté comme un choix stratégique davantage qu’un recul politique.
Une médiation qui interroge
Mais cette initiative ne fait pas l’unanimité.
Très rapidement, plusieurs voix se sont interrogées sur la nature exacte de cette démarche. Le président burundais agit-il à titre personnel, au nom de son pays ou dans le cadre d’un mandat officiellement confié par l’Union africaine ?
Ces interrogations prennent d’autant plus d’ampleur que plusieurs mécanismes de médiation existent déjà autour de la crise congolaise : les processus de Luanda et de Nairobi, la médiation confiée au président togolais Faure Gnassingbé ainsi que les initiatives diplomatiques menées par Washington et Doha. Pour plusieurs observateurs, l’apparition d’un nouveau canal diplomatique risque davantage de fragmenter les efforts de paix que de les renforcer.
Le Burundi peut-il être un médiateur neutre ?
C’est sur ce point que les critiques se concentrent. Des responsables politiques de l’opposition, notamment Francine Muyumba et José Makila, mettent en doute l’impartialité du président Évariste Ndayishimiye. Ils rappellent que des militaires burundais sont engagés aux côtés des FARDC dans l’Est de la RDC contre les groupes armés. Dans ces conditions, estiment-ils, le Burundi apparaît comme un acteur directement impliqué dans le conflit plutôt qu’un arbitre extérieur.
José Makila va plus loin en estimant qu’un dialogue convoqué dans ces circonstances risque davantage de servir les intérêts du pouvoir que ceux de la démocratie congolaise. Selon lui, la priorité demeure le respect strict de la Constitution de 2006 et l’organisation d’élections crédibles en 2028.
Martin Fayulu assume le choix du dialogue
Face aux critiques, Martin Fayulu défend une lecture différente. Pour le leader de l’ECiDé, la personnalité du médiateur importe moins que l’objectif poursuivi..Selon lui, la priorité reste la défense de la Constitution et la garantie que Félix Tshisekedi quittera le pouvoir au terme de son second mandat. Il insiste également sur le fait que le report de la manifestation ne constitue en aucun cas un abandon du mouvement. Il rappelle que plusieurs mobilisations ont déjà été organisées ces derniers mois et affirme que la C64 reste déterminée à poursuivre son combat contre toute tentative de modification de l’ordre constitutionnel.
Une diplomatie en quête de résultats
L’initiative burundaise intervient dans un contexte où les mécanismes régionaux de résolution de la crise peinent à produire des avancées concrètes. Malgré les discussions engagées à Luanda, Nairobi, Doha ou Washington, les combats persistent dans l’Est du pays et aucun dialogue politique national inclusif n’a encore été officiellement lancé.
Pendant ce temps, le président Félix Tshisekedi poursuit ses consultations diplomatiques, notamment avec son homologue congolais Denis Sassou Nguesso, tandis que les Églises catholique et protestante continuent de plaider pour un dialogue inclusif placé sous leur facilitation.
Entre diplomatie et confrontation politique
Le rendez-vous du 22 juillet pourrait ainsi devenir un moment charnière. Si les consultations annoncées par Évariste Ndayishimiye débouchent sur une dynamique politique crédible, elles pourraient ouvrir une nouvelle fenêtre de dialogue dans un climat de fortes tensions. En revanche, si elles ne produisent aucun résultat tangible, la mobilisation populaire reportée par la C64 pourrait reprendre avec davantage de vigueur, sur fond de méfiance persistante entre le pouvoir et une opposition convaincue que l’avenir institutionnel du pays se joue dès maintenant.
Au-delà du report d’une marche, c’est donc toute la question de la crédibilité des médiations africaines, de la confiance entre les acteurs politiques congolais et de l’avenir du processus démocratique en RDC qui se retrouve désormais au cœur du débat.
JK


