L’ancien administrateur général de l’Agence nationale de renseignements (ANR), Kalev Mutond, est décédé en France, après une longue maladie, selon des informations rapportées ce lundi. Avec sa disparition s’éteint une personnalité qui aura profondément marqué l’histoire récente des services de renseignement et de la vie politique en République démocratique du Congo.
Kalev Mutond n’était pas un homme ordinaire de l’appareil d’État congolais. Pendant près de deux décennies, son nom s’est confondu avec les arcanes du pouvoir, du renseignement et des rapports de force politiques à Kinshasa. Discret, rarement exposé publiquement, il fut pourtant l’un des personnages les plus influents de l’ombre sous la présidence de Joseph Kabila.
Né le 3 mars 1957, selon les données officielles, Kalev Mutond a consacré une grande partie de sa carrière aux services de sécurité et de renseignement de la RDC. Il a notamment évolué au sein de l’appareil sécuritaire à partir de la fin des années 1990, période particulièrement sensible de l’histoire politique et militaire du pays.
C’est surtout à la tête de l’Agence nationale de renseignements (ANR) que Kalev Mutond s’est imposé dans le paysage national. Il en devient l’administrateur général et dirige le puissant service jusqu’en février 2019. À cette fonction, il se retrouve au cœur des grandes questions de sécurité, de politique intérieure et de stabilité du régime. Durant cette période, son influence dépasse largement les seuls bureaux de l’ANR. Il accompagne les grandes séquences politiques de l’ère Kabila, notamment les négociations autour de la transition politique et du processus électoral.
En 2016, alors que la RDC traverse une profonde crise politique autour de la fin du second et dernier mandat constitutionnel de Joseph Kabila, Kalev Mutond est également impliqué dans des démarches visant à favoriser le dialogue politique. Les informations rapportait à l’époque qu’il avait effectué des missions en Europe pour convaincre une partie de l’opposition d’accepter le dialogue avec la majorité présidentielle.
Son passage à la tête de l’ANR reste cependant indissociable des nombreuses controverses qui ont entouré le fonctionnement des services de renseignement congolais. Des opposants, militants de la société civile et organisations de défense des droits humains l’ont accusé d’arrestations arbitraires, de détentions illégales et de mauvais traitements. Ces accusations ont également nourri des procédures judiciaires après son départ de l’ANR.
En mai 2017, l’Union européenne l’avait inscrit sur sa liste de sanctions, lui reprochant notamment d’avoir été impliqué dans de graves violations des droits humains en RDC. Kalev Mutond, lui, a toujours rejeté certaines accusations portées contre l’ANR et contre sa personne. Dans une interview accordée en février 2021, il défendait notamment le rôle des services de renseignement et affirmait que l’ANR était victime, selon lui, d’une « propagande politicienne ».
Après son départ de la direction de l’ANR, Kalev Mutond entre progressivement dans une nouvelle phase de sa vie. Il assume alors davantage son engagement politique, notamment au sein du PPRD et du FCC, expliquant qu’il était désormais un ancien responsable des services de l’État et qu’il pouvait donc mener une vie politique. Mais son passé à la tête du renseignement finit par le rattraper sur le terrain judiciaire.
En mars 2021, le parquet général près la Cour d’appel de Kinshasa/Gombe lance un avis de recherche contre lui. Il est notamment poursuivi pour des faits présumés d’arrestation arbitraire, de détention illégale, de tortures corporelles et d’extorsion. Kalev Mutond quitte alors la RDC. Son absence du pays nourrit pendant plusieurs mois les interrogations sur son avenir judiciaire et politique. Human Rights Watch rapportera en 2022 qu’il était sorti du pays en mars 2021, quelques jours avant le lancement de l’avis de recherche.
Quelques années plus tard, la situation judiciaire évolue. En 2023, le parquet près la Cour d’appel de Kinshasa annonce la cessation des recherches concernant l’ancien patron de l’ANR, estimant que les raisons ayant justifié l’avis de recherche ne subsistaient plus. Cette évolution intervient après une période au cours de laquelle Kalev Mutond avait notamment demandé pardon à certaines de ses victimes présumées, selon les informations rapportées à l’époque.
Avec sa disparition annoncée en France, après une longue maladie, Kalev Mutond laisse derrière lui un parcours à la fois puissant, controversé et intimement lié aux soubresauts politiques de la RDC contemporaine. Il aura été successivement homme du renseignement, proche du pouvoir, patron d’un des services les plus redoutés du pays, acteur discret des négociations politiques, responsable sanctionné, justiciable puis homme politique.
Son histoire épouse ainsi plusieurs chapitres de la République démocratique du Congo : les années de guerre et de transition, l’ère Kabila, les crises électorales, les négociations politiques, la recomposition du pouvoir après 2018 et les débats persistants sur la réforme des services de sécurité.
Longtemps habitué au secret, Kalev Mutond quitte finalement la scène dans une ultime discrétion. Son décès ouvre désormais une nouvelle séquence : celle du bilan d’un homme dont le nom restera associé, pour ses partisans comme pour ses détracteurs, à l’une des périodes les plus sensibles de l’histoire politique récente de la RDC.


