Ce lundi matin, Kinshasa s’est réveillée comme un royaume renversé. Les taxis-bus ont déserté les routes, les chauffeurs ont plié bagage, et dans le vide laissé par leur absence, un nouveau souverain s’est installé au sommet de la mobilité urbaine : le wewa. Dans la capitale congolaise, lorsque les moteurs des taxis se taisent, ce sont les motos qui prennent le pouvoir. Agiles, rapides, omniprésentes, elles se faufilent entre les embouteillages et les foules compactes de passagers abandonnés aux arrêts.
En quelques heures seulement, les taxis-motos ont transformé la grève des chauffeurs en une nouvelle géographie de la circulation. C’est la revanche des deux roues. Aux premières heures de la matinée, les scènes se répétaient dans plusieurs communes : des files interminables de passagers devant des arrêts vides, des travailleurs scrutant l’horizon dans l’espoir d’apercevoir un taxi-bus… et, soudain, le vrombissement d’une moto qui surgit comme une solution improvisée.
Face à la pénurie de transports en commun provoquée par la grève des chauffeurs, les wewa ont envahi les grandes artères de la capitale. Là où les taxis ont disparu, les motos ont occupé l’espace avec une efficacité redoutable. Pour des milliers de Kinois, elles sont devenues la seule option pour rejoindre le centre-ville, les marchés, les universités ou les bureaux. En quelques minutes, un trajet qui aurait nécessité des heures d’attente peut être bouclé au prix d’un tarif souvent plus élevé et d’une dose d’adrénaline supplémentaire.
Dans cette capitale réputée pour sa débrouillardise, les taxis-motos ont encore une fois démontré leur capacité à combler le vide laissé par les transports traditionnels. Mais ce règne improvisé du wewa ne va pas sans inquiétudes. Car si la moto est rapide, elle reste aussi l’un des moyens de transport les plus dangereux de la ville. Les accidents impliquant des taxis-motos sont fréquents à Kinshasa : excès de vitesse, absence de casques, surcharge de passagers ou circulation à contresens font partie des pratiques courantes.
Dans l’urgence de la grève, certaines règles semblent même avoir disparu. Des conducteurs multiplient les courses, transportant parfois deux ou trois passagers à la fois, zigzaguant entre les véhicules et les piétons pour maximiser leurs gains. Pour de nombreux habitants, chaque trajet devient ainsi un compromis entre rapidité et sécurité.
Autre élément qui explique cette omniprésence des motos : les wewa ont, pour l’instant, échappé à la pression des contrôles routiers. Alors que la grève actuelle trouve son origine dans l’intensification des vérifications administratives lancées par la ville notamment sur les permis de conduire, les assurances ou les certificats techniques, les taxis-motos bénéficient d’une forme de répit. Les autorités de la capitale leur ont accordé une exonération temporaire de certains contrôles.
Cette mesure a ouvert un véritable boulevard aux motos, qui circulent aujourd’hui avec une liberté rarement observée dans la capitale. La situation illustre parfaitement le paradoxe du transport urbain à Kinshasa. D’un côté, les taxis-motos sont régulièrement pointés du doigt pour leur indiscipline et leur implication dans de nombreux accidents. De l’autre, ils apparaissent comme un maillon indispensable de la mobilité urbaine, capable de sauver la ville lorsque les autres moyens de transport disparaissent.
Dans les rues de la capitale, ce lundi, le message est clair : lorsque les taxis se mettent en grève, les motos deviennent l’ultime filet de sécurité de la circulation. Au royaume des grévistes, le wewa règne donc sans partage. Mais comme tous les rois improvisés, son pouvoir reste fragile, suspendu entre utilité immédiate et dangers permanents.
Junior Kulele


