La Haute Cour militaire de la République démocratique du Congo a poursuivi, ce mardi 27 janvier 2026, l’instruction au fond dans l’affaire opposant l’auditeur général des FARDC au lieutenant-général Philémon Yav Irung, surnommé « le Tigre ». Ce procès, très suivi dans un contexte sécuritaire tendu dans l’Est du pays, porte sur de graves soupçons de collusion entre le prévenu et l’entourage du général rwandais James Kabarebe, figure influente de l’appareil sécuritaire de Kigali.
Quatre généraux entendus comme témoins
Lors de cette audience consacrée à la poursuite de l’instruction, quatre officiers généraux ont comparu en qualité de renseignants, à la demande du ministère public. Il s’agit de : Constant Ndima Kongba, lieutenant-général, ancien gouverneur militaire du Nord-Kivu ; Sylvain Ekenge Bomusa Efomi, général-major, ancien conseiller en communication ; Dany Yangba Tene, général de brigade, ancien conseiller chargé des opérations ; Evariste Mwehu Lumbu, général de brigade, ancien commandant du secteur opérationnel Sukola 2 Sud/Sud-Kivu.
Ces témoins ont été interrogés sur deux messages qui, selon l’auditeur général, seraient à l’origine des accusations ayant conduit à l’arrestation du général Philémon Yav.
Un message attribué à l’entourage de Kabarebe
Selon le ministère public, l’un des messages incriminés serait attribué au colonel Senkoko Célestin, présenté comme secrétaire particulier du général James Kabarebe. Ce message aurait été rapporté par le défunt général Peter Cirimwami Nkuba à la fin de sa mission au sein de Sukola 2 Nord-Kivu. Il aurait contenu la phrase suivante : « C’est ce Cirimwami-là qui bloque notre projet ». Pour l’accusation, ce contenu suggérerait une intelligence avec l’ennemi, et relèverait de l’infraction de trahison, assimilée à une participation à un mouvement insurrectionnel.
Ndima : « J’ai transmis l’information à Kinshasa »
Dans sa déposition, l’ancien gouverneur militaire du Nord-Kivu, le lieutenant-général Constant Ndima, a reconnu avoir reçu à Goma le général Cirimwami, venu lui faire rapport sur la nécessité d’être prudent avec certains officiers, notamment Philémon Yav, soupçonné d’être en contact avec « l’ennemi rwandais »..Ndima a affirmé avoir transmis l’information à sa hiérarchie et demandé au général Ekenge, alors en séjour à Kinshasa, d’en informer notamment : le chef d’état-major général des FARDC ; le sous-chef d’état-major chargé des renseignements ;
le chef de la Maison militaire du Chef de l’État.
Le général Mwehu interrogé sur des propos jugés démobilisateurs
S’agissant du général Evariste Mwehu, les juges l’ont interrogé sur une conversation qu’il aurait eue avec le général Yav lors d’une rencontre à Goma. Selon le ministère public, le prévenu aurait tenu ces propos : « Toi, général Mwehu, tu es tout le temps au front. La victoire remportée va profiter à ces Bangala. Toi, on ne te verra pas ». Pour l’accusation, une telle déclaration serait de nature à démobiliser les troupes et à semer la division au sein de l’armée.
Dans sa déposition, le général Mwehu a reconnu ces propos, estimant qu’ils pouvaient décourager les militaires venant d’un supérieur hiérarchique. Le ministère public considère ces faits comme constitutifs de l’infraction d’incitation des militaires à commettre des actes contraires au devoir ou à la discipline. Mwehu a relaté le contexte de cet échange : « Votre honneur, c’est vrai, le commandant troisième zone défense n’avait pas de bureau à Goma… Il venait souvent lorsqu’il y avait des réunions opérationnelles. C’est dans la cour de l’hôtel Serena qu’il a introduit cette phrase-là. Moi, je n’avais pas réagi, car cela ne m’avait pas beaucoup intéressé ».
La défense dénonce un dossier sans preuves matérielles
Face aux accusations, les avocats du général Philémon Yav continuent de dénoncer l’absence de preuve matérielle, notamment la non-production du message attribué à l’entourage de Kabarebe. Maître Carlos Ngwapitshi Ngwamashi, l’un des conseils du prévenu, a souligné les contradictions entre les différentes versions présentées par les témoins : « L’organe de la loi, qui avait promis des moyens de preuve concordants, se retrouve face à des renseignants qui viennent chacun avec sa version des faits ».
L’auditeur général maintient sa thèse
De son côté, l’auditeur général des FARDC, le lieutenant-général Lucien-René Likulia Bakumi, maintient que le message existe, même s’il reconnaît ne l’avoir jamais vu personnellement. Il affirme que le prévenu aurait tenté de faire disparaître l’élément incriminé en refusant de communiquer le code d’accès de son téléphone, ce qui aurait conduit à la saisie de ses appareils pour expertise.
Un procès à forte portée sécuritaire et politique
Arrêté en septembre 2022, Le général Philémon Yav comparaît près de trois ans après son interpellation. Il est soupçonné d’être en contact avec l’entourage de James Kabarebe. Depuis 2020, il commandait la troisième zone de défense, couvrant plusieurs provinces stratégiques : Nord-Kivu, Sud-Kivu, Ituri, Maniema, Tshopo. La Haute Cour militaire a renvoyé l’affaire au mardi 17 février 2026, date à laquelle l’instruction devrait se poursuivre.
La rédaction de b-onetv.cd


