L’histoire, parfois, refuse de se taire. Elle attend. Elle insiste. Et ce mardi, elle frappe à la porte de la justice belge. À Bruxelles, un nom ressurgit avec fracas dans les prétoires : celui de Étienne Davignon. À 93 ans, l’ancien diplomate est renvoyé devant le tribunal correctionnel pour son rôle présumé dans l’un des crimes les plus emblématiques de l’histoire africaine contemporaine : l’assassinat de Patrice Lumumba.

Il aura fallu plus d’une décennie d’instruction pour aboutir à ce moment. Dernier survivant parmi les onze ressortissants belges visés par une plainte déposée en 2011 par la famille Lumumba, Étienne Davignon se retrouve aujourd’hui seul face à la justice. Le parquet fédéral belge ne l’accuse pas directement d’avoir tué. Mais il lui reproche d’avoir participé à une mécanique implacable : la détention illégale, le transfert forcé d’un prisonnier, la privation d’un procès équitable, et des traitements jugés humiliants et dégradants. Une chaîne d’actes qui, selon l’accusation, a conduit à l’irréparable.
Pour comprendre, il faut remonter au 17 janvier 1961. Quelques mois après l’indépendance de la République démocratique du Congo, le pays est plongé dans le chaos : sécessions, rivalités internes, guerre froide et interférences étrangères.
Renversé, arrêté, puis transféré dans la province sécessionniste du Katanga, Patrice Lumumba est exécuté aux côtés de Maurice Mpolo et Joseph Okito. Un assassinat qui deviendra, au fil des décennies, le symbole d’un crime politique aux ramifications internationales.
À l’époque, Étienne Davignon n’est qu’un jeune diplomate stagiaire, en poste entre Kinshasa et Brazzaville. Mais selon le parquet, sa position au sein des réseaux diplomatiques lui aurait permis d’être informé du projet d’arrestation et des conditions de transfert du leader congolais.
Dans la salle d’audience, le poids de l’histoire était palpable. Six membres de la famille Lumumba, petits-enfants du leader assassiné, se sont constitués parties civiles. Leur combat dépasse le cadre judiciaire. Ils réclament un débat public, une reconnaissance claire des responsabilités, et une lecture sans détour de ce qu’ils qualifient de « crime d’État ». Pour eux, le temps écoulé n’efface ni la mémoire ni la nécessité de justice.
Face à ces accusations, la défense d’Étienne Davignon s’appuie sur deux lignes principales : la prescription des faits et la durée jugée excessive de la procédure. Un argument juridique classique dans les dossiers historiques, mais qui se heurte ici à une exigence morale croissante. Car au-delà du droit, c’est une page du passé colonial qui se rejoue.
La relance de cette affaire doit beaucoup au travail de l’historien Ludo De Witte, dont les recherches ont mis en lumière l’implication d’acteurs belges, civils et militaires, dans la disparition de Lumumba. Ses travaux ont contribué à briser le silence et à replacer ce drame dans une perspective plus large : celle des responsabilités internationales dans les crises post-indépendance.
Soixante-quatre ans après les faits, le procès d’Étienne Davignon ne jugera pas seulement un homme. Il interroge une époque, un système, et une mémoire encore vive entre la Belgique et la RDC.À Bruxelles comme à Kinshasa, une question demeure : peut-on encore rendre justice à l’histoire ? Peut-être pas totalement. Mais, pour beaucoup, il n’est jamais trop tard pour commencer.
Junior Kulele


