Trente-quatre ans après, la mémoire saigne encore. Le 16 février 1992 reste gravé dans l’histoire congolaise comme le jour où la foi, le courage et la soif de démocratie ont affronté la brutalité d’un régime autoritaire. Ce jour-là, des milliers de chrétiens catholiques et de citoyens kinois, répondant à l’appel du Comité Laïc de Coordination (CLC) conduit par Pierre Lumbi et François Kandolo, avaient décidé de braver la peur. Leur revendication était simple, presque naïve : la réouverture de la Conférence nationale, espace rare de débat démocratique sous la dictature du maréchal Mobutu.
Mouchoirs blancs, chapelets, rameaux, bougies allumées en plein jour : les manifestants marchaient désarmés, vêtus de blanc, portés par la prière et l’espérance. Ils formaient une marée humaine pacifique, une procession citoyenne contre la suspension des travaux de la Conférence nationale, décidée unilatéralement par le Premier ministre Jean Nguza Karl-I-Bond et son ministre de l’Intérieur Mandungu Bula Nyati.
Face à eux, le régime mobilisa un impressionnant dispositif de sécurité. Le pouvoir, crispé, choisit la force contre la foi, la répression contre la prière. Lorsque les paroissiens quittèrent les églises pour rejoindre les rues, Kinshasa se couvrit de blanc. Puis, les balles remplacèrent les chants.
La répression fut d’une violence inouïe : tirs à bout portant, rafles, disparitions. Le bilan officiel parla de 13 morts. Les défenseurs des droits humains, notamment l’AZADHO de Guillaume Ngefa, évoquèrent 35 victimes. Médecins Sans Frontières avança le chiffre glaçant de 49 morts. Des témoins racontèrent des corps ramassés et dissimulés par les forces de sécurité.
Des dizaines d’ecclésiastiques furent arrêtés. La marche pacifique s’acheva dans un bain de sang. Le 16 février 1992 entra dans l’histoire comme un massacre. L’indignation fut nationale et internationale. La communauté internationale condamna la répression, qualifiée de massacre. Acculé par la pression interne et externe, Mobutu dut céder : la Conférence nationale fut réouverte en avril 1992 et devint Conférence nationale souveraine (CNS).
Les travaux aboutirent, le 15 août 1992, à l’élection d’Étienne Tshisekedi comme Premier ministre du gouvernement de transition, une victoire symbolique pour les forces démocratiques. Cette page d’histoire révèle le rôle central de l’Église catholique dans la trajectoire politique congolaise. Dans un État laïc, mais profondément croyant, l’Église, forte de plus de la moitié de la population, a souvent suppléé l’État défaillant, jouant le rôle de médiateur, de bouclier moral et de voix des sans-voix.
Son influence, parfois dérangeante pour le pouvoir, est devenue incontournable : aucune grande crise politique en RDC ne se règle sans la voix des princes de l’Église. À la réouverture de la CNS, deux mois après le drame, le cardinal Laurent Monsengwo lança cette phrase devenue serment national : « Plus jamais de 16 février au Zaïre ! » Un cri contre la barbarie, un appel à la mémoire, une promesse à la démocratie.
Trente-quatre ans après, le 16 février demeure une balise morale dans la conscience collective congolaise. Les martyrs de la marche de l’Espoir ont payé de leur sang le prix de la liberté. Leur sacrifice rappelle que la démocratie congolaise est née dans les prières, les larmes et le courage d’un peuple qui refusa de se taire. Plus jamais de 16 février. Un slogan, un serment, une dette envers l’histoire.
Elrick Elesse


