Cinq ans après la dernière rencontre de haut niveau organisée en novembre 2020, la Conférence Internationale sur la Région des Grands Lacs (CIRGL) renoue avec la diplomatie des sommets. Et pour ce retour, c’est la République démocratique du Congo qui a accueilli les 11 autres États membres à l’occasion du 9ᵉ sommet, un rendez-vous chargé d’enjeux politiques, sécuritaires et économiques dans une région à la fois stratégique et fragilisée.
Moment clé du sommet : la RDC prend la présidence tournante de l’organisation pour deux ans. Une présidence obtenue dans un contexte paradoxal, marqué par l’agression militaire dont Kinshasa dit être victime de la part d’un pays… également membre de la CIRGL.

La CIRGL est fondée sur un principe essentiel : le pacte de non-agression et de sécurité mutuelle, signé pour garantir la stabilité entre les États membres. Mais depuis 2021, la RDC accuse le Rwanda signataire du pacte de soutenir militairement et politiquement la rébellion M23/AFC. Une accusation confirmée par plusieurs rapports onusiens. Face à cette escalade, la CIRGL s’est illustrée par une discrétion notable, voire une absence, alors qu’elle est théoriquement l’un des premiers mécanismes régionaux de prévention et de gestion des conflits. Cette inaction interroge, d’autant que la RDC accède aujourd’hui à la présidence d’une organisation que certains considèrent comme affaiblie par ses propres contradictions.
En prenant la tête de la CIRGL, Kinshasa affiche une ambition claire : réactiver une diplomatie régionale en panne et replacer la région des Grands Lacs sur une trajectoire de paix durable. L’objectif se décline en trois axes : réaffirmer la solidarité interétatique, renforcer les mécanismes de prévention des conflits, accélérer l’intégration économique régionale.
Lors du segment de haut niveau organisé à la veille du sommet, intitulé « Les Grands Lacs en Action », la Première ministre Judith Suminwa a donné le ton : la politique régionale de la RDC sera centrée sur la paix et le développement, avec une approche transversale liant stabilité sécuritaire, progrès économique et intégration régionale. La RDC est membre de cinq organisations régionales majeures : la CIRGL, la CEEAC, la SADC, le COMESA, l’EAC. Une situation rare en Afrique, qui fait du pays un nœud géopolitique et économique, au carrefour de plusieurs axes de coopération. Judith Suminwa qualifie cette position d’héritage historique, de responsabilité diplomatique et d’opportunité stratégique. Kinshasa entend donc se placer comme État intégrateur, capable de rapprocher les espaces économiques de l’Afrique centrale, de l’est et australe.

La RDC a mis en avant trois projets majeurs, considérés comme des leviers de transformation régionale : Le corridor de Lobito, un corridor ferroviaire stratégique reliant les régions minières du Haut-Katanga et du Lualaba à l’Atlantique, via l’Angola, et bientôt à la Zambie. Ce projet doit réduire les coûts logistiques, sécuriser les exportations de minerais et créer une alternative à l’axe Dar es-Salaam, très dépendant de la stabilité régionale.
Le chemin de fer Tanzanie–Burundi–RDC, un projet ferroviaire qui ouvrirait un accès structurant à l’océan Indien, tout en facilitant le commerce triangulaire entre les trois pays. Un corridor capable de dynamiser l’économie de l’Est congolais, longtemps étouffé par l’insécurité persistante. Le projet routier RDC–Ouganda, un programme d’aménagement visant à transformer les frontières en espaces de commerce, et non en zones de tensions.
C’est une initiative qui vise explicitement à réduire les conflits communautaires et faciliter la mobilité transfrontalière. Ces projets témoignent d’une stratégie : la RDC veut utiliser les infrastructures régionales comme moteur de paix.

Sur le papier, les intentions de la RDC apparaissent solides, cohérentes et structurantes. Mais la réalité rappelle un fait indéniable : depuis sa création, la CIRGL n’a jamais réussi à résoudre durablement une crise majeure dans la région. Elle n’a pas empêché : les agressions armées, les ingérences transfrontalières, les circulations de groupes rebelles, les crises humanitaires récurrentes.
Le cas du Rwanda est emblématique : malgré sa qualité de membre fondateur, le pays est accusé à plusieurs reprises de violer le pacte de non-agression en soutenant des mouvements armés actifs sur le sol congolais. La question centrale : la nouvelle stratégie congolaise peut-elle changer la donne ? En accédant à la présidence tournante de la CIRGL, la RDC espère repositionner l’organisation comme acteur clé de la sécurité régionale.
Mais réussir nécessite : de restaurer la confiance entre États membres, de réformer les mécanismes de suivi du pacte de sécurité, d’obtenir un engagement clair sur la fin des soutiens aux groupes armés, de mobiliser les partenaires internationaux (UA, ONU, SADC), et de donner une dimension opérationnelle aux grands projets d’infrastructure. La RDC veut incarner une présidence d’action, mais se heurte à un paradoxe : peut-elle pacifier une organisation dont certains membres sont accusés de déstabiliser son territoire ?
L’attribution de la présidence de la CIRGL à la RDC marque un moment diplomatique significatif. Elle représente une opportunité pour repositionner le pays au cœur du leadership régional, mais aussi un test grandeur nature pour sa capacité à transformer les discours en initiatives concrètes.
La réussite de cette présidence dépendra de la volonté collective des États membres, mais surtout de la capacité de la RDC à fédérer autour d’un agenda clair : sécurité, confiance, intégration, développement.La question reste ouverte, mais essentielle : la RDC saura-t-elle utiliser cette présidence pour réinventer la CIRGL et contribuer à une paix durable dans la région des Grands Lacs ?

Les deux années à venir seront décisives pour le pays, pour l’organisation et pour l’avenir d’une région trop longtemps meurtrie par les conflits.
Junior Kulele


