Une page de l’histoire politique et économique belge se referme. Étienne Davignon est décédé à l’âge de 93 ans, laissant derrière lui l’image d’un homme de réseaux, de pouvoir et d’influence, dont le parcours aura traversé plusieurs décennies de construction européenne, de diplomatie internationale et de grandes mutations économiques en Belgique.
Mais derrière la stature du haut fonctionnaire et du stratège européen subsistait aussi une ombre persistante : celle de l’affaire Assassinat de Patrice Lumumba, l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire contemporaine de la République démocratique du Congo. Pour de nombreux Congolais, le nom d’Étienne Davignon restera surtout associé à une période tragique de l’histoire postcoloniale du Congo. En janvier 1961, le Premier ministre congolais Patrice Lumumba est assassiné aux côtés de Maurice Mpolo et Joseph Okito, dans un contexte explosif mêlant guerre froide, sécessions internes et ingérences étrangères.
À l’époque jeune diplomate stagiaire au Congo, Étienne Davignon faisait partie des personnalités belges citées dans les investigations menées des décennies plus tard par la justice belge. En mars dernier encore, la chambre du conseil de Bruxelles avait décidé de le renvoyer devant le tribunal correctionnel pour répondre de sa participation présumée à des crimes de guerre liés à cet assassinat historique. Une décision contestée par ses avocats. Jusqu’à sa mort, Davignon aura toujours nié toute implication directe dans ces assassinats.
La mort d’Étienne Davignon intervient dans un contexte où la Belgique continue d’être confrontée à son passé colonial au Congo. Depuis plusieurs années, les débats autour des responsabilités belges dans l’assassinat de Patrice Lumumba, des violences coloniales et du rôle joué par certaines élites politiques et économiques belges ont profondément marqué les relations entre Bruxelles et Kinshasa. Davignon appartenait précisément à cette génération d’acteurs ayant évolué à la frontière entre diplomatie, pouvoir économique et héritage colonial.
Son décès risque ainsi de raviver les frustrations de ceux qui espéraient voir le procès sur l’assassinat de Lumumba permettre enfin l’établissement complet des responsabilités historiques. Mais au-delà des hommages qui lui seront rendus en Europe, son nom restera également attaché à une question que l’histoire n’a jamais totalement refermée : celle du rôle de la Belgique dans le chaos qui a accompagné l’indépendance du Congo. Une mémoire sensible, encore vive des deux côtés de la Méditerranée.
JK


