Longtemps accusée de parler à l’Afrique avec le langage de la puissance, la France tente désormais de lui parler avec celui du partenariat. Mais derrière les discours sur la souveraineté africaine et les « solutions africaines », une question demeure : Paris a-t-elle réellement changé sa politique sur le continent ou assiste-t-on simplement à une nouvelle mise en scène diplomatique d’une influence en recul ?
Le sommet Africa Forward Summit, organisé à Nairobi par la France et le Kenya, a justement servi de vitrine à cette nouvelle stratégie française. Dans une Afrique où les coups d’État, les rivalités géopolitiques et la montée des influences russe, chinoise, turque ou américaine redessinent les équilibres, Emmanuel Macron cherche à repositionner Paris non plus comme une puissance tutélaire, mais comme un « partenaire d’équilibre ». Et au cœur de cette recomposition diplomatique, la République démocratique du Congo occupe une place stratégique majeure.
La présence de Félix Tshisekedi à ce sommet n’était pas simplement protocolaire. Elle symbolise l’entrée de la RDC dans une nouvelle bataille d’influence internationale autour des minerais critiques, de la sécurité régionale et du leadership africain. Le cobalt, le cuivre, le lithium ou encore le coltan congolais placent désormais Kinshasa au centre des enjeux énergétiques mondiaux. Dans le contexte de transition énergétique mondiale, la RDC n’est plus seulement un pays en crise ; elle devient un territoire stratégique convoité.
C’est pourquoi le discours d’Emmanuel Macron sur la souveraineté africaine résonne avec une certaine ambiguïté à Kinshasa. D’un côté, Paris affirme soutenir l’intégrité territoriale congolaise et les mécanismes africains de paix. De l’autre, la France refuse toujours une ligne dure contre le Rwanda malgré les accusations persistantes de soutien à l’AFC/M23. Là où les États-Unis ont choisi l’outil des sanctions contre certains responsables rwandais, Emmanuel Macron privilégie le dialogue avec Paul Kagame, estimant qu’isoler Kigali serait contre-productif.
Cette différence d’approche révèle en réalité deux visions diplomatiques. Washington adopte une logique de pression stratégique ; Paris défend une logique d’équilibre régional. La France redoute qu’une rupture brutale avec Kigali fasse exploser les fragiles mécanismes de médiation dans les Grands Lacs. Mais cette prudence nourrit aussi une frustration croissante à Kinshasa, où une partie de l’opinion estime que Paris reste trop conciliant avec Kigali.
Malgré cela, la participation de Tshisekedi à l’Africa Forward Summit reste politiquement importante pour la RDC. Elle permet à Kinshasa de renforcer sa visibilité diplomatique dans une période où le pays tente de sortir de son image de simple victime des conflits de l’Est. Tshisekedi cherche désormais à présenter la RDC comme un acteur incontournable des équilibres africains, capable de négocier à égalité avec les grandes puissances.
L’impact peut également être économique. La France veut réinvestir le terrain africain par les infrastructures, l’énergie et les partenariats industriels. Pour la RDC, cela ouvre des perspectives dans les secteurs miniers, énergétiques et sécuritaires. Mais la relation reste fragile. Les exportations françaises vers la RDC ont diminué ces dernières années, signe que Paris fait face à une concurrence internationale féroce sur le marché congolais.
Au fond, ce sommet révèle surtout une transformation profonde des rapports entre la France et l’Afrique. L’époque où Paris décidait seule des équilibres africains semble révolue. Aujourd’hui, la France négocie son influence dans un continent devenu beaucoup plus exigeant, plus souverain et plus ouvert à de nouveaux partenaires. Et la RDC le sait mieux que quiconque : dans ce nouveau jeu mondial, les alliances ne se construisent plus sur les discours, mais sur les intérêts.
Junior Kulele


