Kinshasa étouffe. Sous le poids de ses déchets, de ses caniveaux obstrués, de ses érosions, des constructions anarchiques et d’une urbanisation galopante, la capitale congolaise est devenue le symbole des limites des politiques d’assainissement menées ces dernières années. À mesure que la ville grandit, les problèmes s’accumulent. Face à cette réalité devenue difficile à ignorer, le Président de la République a décidé de changer d’approche.
Et pour mener cette bataille, il a choisi un homme : le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, récemment nommé gouverneur de la ville-province de Kinshasa. Le ton n’était plus à la diplomatie. Devant les montagnes d’immondices, les marchés pirates et l’anarchie qui étouffent le grand marché Zando, Félix Tshisekedi a laissé éclater une colère rare. « Gare à vous si je retrouve encore la même saleté », a lancé le Chef de l’État aux autorités urbaines, visiblement excédé par l’image chaotique que renvoie la capitale de la RDC.
Derrière ce coup de colère présidentiel se cache une réalité beaucoup plus profonde : l’incapacité chronique de Kinshasa à maîtriser son expansion urbaine, à gérer efficacement ses déchets et à faire respecter les règles d’occupation de l’espace public. Avec une population estimée entre 17 et 20 millions d’habitants et une croissance démographique parmi les plus rapides d’Afrique, Kinshasa ressemble de plus en plus à une mégapole sous pression permanente.
Des grandes avenues du centre-ville jusqu’aux quartiers périphériques, les scènes d’insalubrité sont devenues monnaie courante : déchets entassés sur les trottoirs, caniveaux transformés en décharges, marchés sauvages occupant les chaussées, constructions anarchiques sur les emprises publiques et occupations illégales des servitudes. À chaque épisode pluvieux, les conséquences sont immédiates : inondations, effondrement de routes, érosions spectaculaires, paralysie de la circulation et risques sanitaires croissants pour les habitants.
L’opération coup de poing menée autour du marché central Zando illustre la nouvelle stratégie des autorités. Bulldozers, policiers et agents municipaux ont été déployés sur plusieurs axes stratégiques, notamment les avenues Kasa-Vubu, Bokasa et Rwakadingi. Kiosques démolis, étalages dégagés, occupations anarchiques supprimées : le pouvoir entend imposer une politique de tolérance zéro contre l’envahissement de l’espace public. Cette démonstration de force marque une rupture avec les approches précédentes souvent accusées de manquer de suivi et de fermeté.
La nomination du lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik apparaît comme un signal fort envoyé par le Chef de l’État. Connu pour sa rigueur et son expérience dans la gestion des questions sécuritaires, le nouveau gouverneur hérite d’une mission particulièrement complexe : remettre de l’ordre dans une ville devenue difficile à administrer. Pour beaucoup d’observateurs, sa réussite sera jugée non seulement sur sa capacité à dégager les marchés pirates et à nettoyer les artères principales, mais surtout sur sa faculté à instaurer une discipline urbaine durable.
Car le défi dépasse largement la seule question de la propreté. Le véritable problème de Kinshasa est structurel. La capitale souffre depuis plusieurs années d’un déficit chronique de gouvernance urbaine. L’absence d’un système performant de collecte et de traitement des déchets, le manque d’infrastructures adaptées à l’explosion démographique, l’expansion incontrôlée du commerce informel et la faiblesse des mécanismes de contrôle ont progressivement transformé plusieurs communes en zones de désordre quasi permanent.
Même les grandes artères censées incarner l’image moderne de la capitale sont aujourd’hui envahies par les vendeurs ambulants, les dépotoirs sauvages et les constructions improvisées. La colère présidentielle sonne comme un avertissement adressé aux autorités locales accusées d’impuissance face à la dégradation avancée de la ville. Mais elle soulève également une question fondamentale : l’assainissement peut-il être durablement obtenu à coups d’opérations spectaculaires ?
Les experts en urbanisme rappellent qu’aucune capitale moderne ne peut être assainie sans une politique cohérente de gestion des déchets, d’aménagement du territoire, de mobilité urbaine et de contrôle foncier. Nettoyer les avenues ne suffira pas si les déchets continuent d’être produits sans système efficace de collecte. Dégager les marchés pirates n’apportera pas de solution durable sans espaces commerciaux adaptés aux milliers de commerçants concernés.
Le défi est immense. Kinshasa n’est plus seulement confrontée à un problème de saleté ; elle fait face à une véritable crise de gouvernance urbaine. La mission confiée au gouverneur Jean-Pierre Kasongo pourrait ainsi devenir l’un des plus grands tests de l’action publique sous le second mandat de Félix Tshisekedi. Car derrière les immondices visibles se cache une question plus profonde : celle de la capacité de l’État à reprendre le contrôle de sa capitale.
Les Kinois attendent désormais des résultats concrets. Plus qu’une opération de nettoyage, ils espèrent une transformation durable de leur cadre de vie. Car tant que l’ordre, la planification et l’assainissement resteront des campagnes ponctuelles au lieu de devenir une politique permanente, Kinshasa continuera de suffoquer sous le poids de ses propres déchets.
Junior Kulele


