À Kinshasa, l’électricité est devenue une équation quotidienne : elle arrive par intermittence, repart sans prévenir et oblige ménages, entreprises et services à s’adapter au rythme des délestages. Pour la Société nationale d’électricité (SNEL), l’explication immédiate tient à un phénomène naturel : la baisse du niveau des eaux. Mais derrière cet étiage se pose une question plus profonde : pourquoi une baisse saisonnière des ressources en eau suffit-elle à fragiliser à ce point l’alimentation électrique de la capitale ?
Face à la presse ce jeudi, le directeur général de la SNEL, Teddy Lwamba, a expliqué que la situation actuelle était notamment liée à une « baisse drastique du niveau d’eau ». Conséquence : certaines machines sont à l’arrêt et la puissance disponible ne permet plus de répondre normalement à la demande.
Le phénomène d’étiage n’est pas nouveau.
Les données hydrologiques disponibles pour août 2026 font également état d’une tendance à la baisse du niveau du fleuve Congo à certaines stations. La SNEL avait déjà expliqué en septembre que la diminution du débit de certains cours d’eau, notamment la rivière Inkisi dans le Kongo Central, affectait la production hydroélectrique et imposait des adaptations dans la distribution.
Une dépendance qui expose le réseau
La difficulté révèle surtout la forte dépendance du système électrique congolais à l’hydroélectricité. Lorsque la ressource hydraulique diminue, ce n’est pas seulement la production qui est affectée : c’est toute la chaîne de fourniture qui se retrouve sous pression. Le problème devient alors celui de la capacité de réserve. Que se passe-t-il lorsqu’une partie des machines ne peut plus fonctionner à pleine capacité ?
La réponse actuelle de la SNEL consiste notamment à organiser des rotations afin de répartir une offre devenue insuffisante entre les différents secteurs de la capitale. Cette situation met en lumière une vulnérabilité structurelle : un réseau électrique ne peut durablement dépendre d’une seule source d’énergie sans disposer de capacités alternatives suffisamment importantes pour absorber les variations de production.
La centrale flottante, une réponse d’urgence
Pour tenter de réduire cette pression, Teddy Lwamba annonce une solution présentée comme rapidement mobilisable : une centrale électrique flottante d’une capacité d’environ 134 MW. Des discussions ont effectivement été engagées avec l’entreprise turque Karpowership autour de l’installation d’une centrale flottante à Matadi, avec une capacité annoncée autour de 130 à 135 MW. L’objectif affiché par la SNEL est clair : apporter rapidement de la puissance supplémentaire au réseau et améliorer prioritairement la desserte de Kinshasa.
Teddy Lwamba estime que cette solution pourrait permettre une amélioration de l’ordre de 20 % de la desserte. Mais cette perspective appelle une distinction importante : ajouter de la production ne signifie pas automatiquement résoudre les coupures. Encore faut-il que le réseau de transport et de distribution soit capable d’acheminer cette puissance jusqu’aux consommateurs. La question est donc double : produire davantage, mais aussi transporter et distribuer efficacement.
Le deuxième problème : le financement du système
Le directeur général de la SNEL a également soulevé une autre difficulté, moins visible mais déterminante : le paiement des factures d’électricité. Selon Teddy Lwamba, les instances officielles ne paient pas suffisamment leurs consommations, alors que l’État représenterait environ 25 % de la consommation électrique. Cette situation crée, selon lui, une « incohérence institutionnelle » qu’il faudrait corriger.
L’enjeu est majeur. Une entreprise électrique ne peut entretenir ses centrales, renouveler ses équipements, réparer son réseau et investir dans de nouvelles capacités que si les revenus attendus de la fourniture d’électricité sont effectivement recouvrés. Autrement dit, la crise de l’électricité n’est pas seulement une crise de production. C’est aussi une crise de modèle économique.
La SNEL réclame une subvention du secteur
Pour Teddy Lwamba, l’électricité devrait par ailleurs bénéficier d’un mécanisme de soutien public comparable à celui accordé au secteur pétrolier. Cette proposition pose une question centrale : comment financer durablement un service essentiel dont le coût réel n’est pas toujours couvert par les recettes de l’opérateur ? La réponse ne peut cependant pas se limiter à injecter davantage d’argent public.
Une subvention peut soutenir un secteur stratégique, mais elle doit également s’accompagner de mécanismes permettant d’améliorer la gestion, le recouvrement, la maintenance et la performance du réseau. Les difficultés du secteur sont d’ailleurs reconnues depuis plusieurs années. En mai 2026, les coupures récurrentes et le déficit de production avaient déjà fait l’objet d’un débat à l’Assemblée nationale, la SNEL étant interpellée sur les causes structurelles de ces problèmes.
Au-delà de l’étiage, une question structurelle
L’étiage fournit donc une explication immédiate à la dégradation actuelle de la desserte. Mais il ne suffit pas, à lui seul, à expliquer la fragilité générale du système. Car si une baisse saisonnière du niveau des eaux provoque une crise aussi importante, c’est également parce que les marges de sécurité du système électrique restent limitées.
La RDC dispose pourtant d’un potentiel énergétique considérable. Le véritable défi consiste à transformer ce potentiel en une offre disponible, régulière et accessible. Cela suppose d’agir simultanément sur plusieurs fronts : diversifier les sources de production, moderniser les centrales existantes, renforcer le transport, réhabiliter les réseaux de distribution, améliorer le recouvrement des factures et clarifier le financement des consommations publiques.
Produire plus, mais surtout distribuer mieux
La centrale flottante annoncée peut donc constituer une réponse à court terme à une situation de déficit. Mais elle ne saurait, à elle seule, régler une équation énergétique aussi complexe. Le défi congolais n’est plus seulement de produire des mégawatts. Il est de faire parvenir ces mégawatts, régulièrement et à un coût soutenable, jusqu’aux ménages, aux entreprises et aux services publics.
L’étiage aura peut-être servi de révélateur. Il rappelle surtout qu’un système électrique solide doit pouvoir résister aux variations saisonnières, aux pannes d’équipements et aux fluctuations de la demande sans basculer dans le délestage généralisé. À Kinshasa, les 134 MW annoncés pourraient donc apporter un bol d’air. Mais la question de fond demeure : combien de temps faudra-t-il encore pour que l’électricité cesse d’être une présence intermittente et devienne véritablement un service continu ?
JK


