Il y avait dans cette conférence de presse quelque chose de plus lourd qu’un simple exercice de communication politique. Une atmosphère de carrefour historique. Comme si Félix Tshisekedi avait voulu, pendant quelques heures, raconter à la fois les fragilités d’un État sous pression et les ambitions d’un pays qui refuse désormais d’être regardé comme une éternelle terre de crise.
Face aux journalistes, devant les membres du gouvernement, le Chef de l’État a tenté de dessiner une ligne claire : celle d’un Congo qui veut défendre sa souveraineté, reconstruire son économie, maîtriser ses ressources stratégiques et imposer un nouveau récit au monde. Dans un contexte dominé par la guerre dans l’Est, les soupçons autour des Accords de Washington et les inquiétudes sociales internes, Félix Tshisekedi savait qu’il devait rassurer.
Alors le Président a parlé avec gravité, parfois avec fermeté, souvent avec une volonté assumée de reprendre le contrôle du narratif politique. Sur les Accords de Washington, sujet devenu explosif dans l’opinion congolaise, le Chef de l’État a voulu couper court à toutes les spéculations. « Garant de la nation, je n’aurais accepté aucun accord, aucune médiation, aucun partenariat qui porterait atteinte à la souveraineté de la RDC, à l’intégrité de son territoire ou à la dignité de son peuple », a-t-il déclaré.
Cette phrase résume à elle seule toute la bataille politique du moment. Car dans les rues de Kinshasa comme sur les réseaux sociaux, une partie de l’opinion craint que les grands partenariats internationaux autour des minerais stratégiques congolais ne deviennent une nouvelle forme de dépendance déguisée. Conscient de cette méfiance historique, Félix Tshisekedi a insisté : « Ces accords ne sont pas une délégation de souveraineté. Ils ne sont pas une transaction sur le dos du peuple congolais. »
Le Président tente ici d’imposer une nouvelle doctrine économique : celle d’un Congo qui ne veut plus seulement exporter ses richesses brutes pendant que d’autres nations captent toute la valeur ajoutée. Pour lui, le cobalt, le cuivre, le coltan ou encore le lithium doivent devenir les instruments d’un repositionnement géopolitique et industriel du pays. « Nos minerais critiques ne peuvent plus être extraits chez nous, exportés à l’état brut, puis valorisés ailleurs, pendant que nos populations demeurent dans la pauvreté », a martelé le Chef de l’État.
Derrière cette déclaration se cache une ambition immense : transformer la RDC d’un simple réservoir mondial de matières premières en puissance industrielle africaine capable de négocier d’égal à égal avec les grandes puissances économiques. Voilà pourquoi Kinshasa parle désormais d’unités de transformation locale, d’investissements responsables, d’infrastructures structurantes et d’emplois pour la jeunesse.
Et dans cette bataille de souveraineté, Félix Tshisekedi considère aussi les médias comme un front stratégique. Son adresse à la presse était probablement l’un des moments les plus politiques de cette rencontre. « Je ne demande à aucun journaliste de renoncer à son indépendance », a-t-il lancé avant d’ajouter : « Le patriotisme républicain n’est pas l’ennemi du journalisme. » Mais derrière cet hommage à la liberté de la presse, le Président a également posé des limites très claires.
Pour lui, la guerre contre la RDC ne se mène pas seulement avec des armes dans l’Est, mais aussi à travers « la propagande, les récits fabriqués et la manipulation de l’opinion ». « Une information qui affaiblit délibérément les institutions de l’État au bénéfice de l’agresseur ne relève plus de la liberté de la presse. Elle s’apparente à une forme de complicité », a-t-il affirmé. Cette déclaration ouvre un débat sensible dans une démocratie encore fragile : jusqu’où peut aller le patriotisme médiatique sans fragiliser la liberté critique ? Félix Tshisekedi marche ici sur une ligne étroite, entre nécessité de défendre la nation en temps de guerre et risque de voir toute critique assimilée à une attaque contre l’État.
Sur le plan économique, le Président a voulu défendre son bilan avec une avalanche d’indicateurs et de projets structurants. Inflation ramenée à 3,3 %, réduction de l’IPR de 15 % à 3 %, quadruplement des soldes des militaires et policiers, triplement des salaires des fonctionnaires, baisse successive des prix du carburant : le discours présidentiel cherchait clairement à démontrer que malgré la guerre et les tensions internationales, l’économie congolaise résiste.
Le ministre des Finances est lui aussi intervenu pour répondre aux préoccupations liées à la régularité de la paie des agents de l’État ainsi qu’à la ponction controversée de 5 % destinée à la CNSSAP, dossier qui alimente depuis plusieurs mois frustrations et incompréhensions dans la fonction publique. Mais là encore, le pouvoir fait face à une réalité difficile : les chiffres macroéconomiques peinent encore à transformer concrètement le quotidien de nombreux Congolais.
Entre inflation ressentie dans les marchés, chômage massif des jeunes diplômés et précarité persistante, l’écart entre les indicateurs et la vie réelle demeure immense. Pourtant, Félix Tshisekedi veut montrer que des fondations sont en train d’être posées. La mise en service de la centrale hydroélectrique de Kakobola, le lancement du port en eau profonde de Banana, la modernisation de l’aéroport de N’Djili, la rocade de Kinshasa, les corridors Kinshasa-Lubumbashi et Sakania-Lobito traduisent une vision : reconnecter économiquement le Congo à lui-même et au reste du continent.
L’enseignement supérieur figure également parmi les priorités affichées. Bunia, Mbuji-Mayi, Kolwezi et Kananga devraient accueillir de nouvelles infrastructures universitaires. Une orientation stratégique dans un pays où la jeunesse représente la majorité de la population mais où l’université peine encore à devenir un véritable moteur de développement.
Même l’accès à l’eau potable a été évoqué. Le ministre des Ressources hydrauliques et Électricité a annoncé l’inauguration récente des modules II et III de l’usine d’Ozone, censés améliorer la desserte en eau dans neuf communes de Kinshasa. Un projet important dans une capitale où l’eau reste encore un luxe pour des milliers de familles. Au fond, cette conférence de presse aura révélé un Félix Tshisekedi conscient que son second mandat se joue maintenant sur une question essentielle : convaincre que les promesses de transformation peuvent enfin produire des effets visibles.
Le Chef de l’État l’a lui-même reconnu avec lucidité : « Je ne suis pas venu vous dire que tout est accompli. » Et c’est probablement dans cet aveu que se trouvait la phrase la plus honnête de toute cette rencontre. Car le Congo de 2026 reste un pays de contrastes vertigineux : immensément riche mais socialement fragile, stratégiquement convoité mais militairement vulnérable, culturellement admiré mais institutionnellement encore inachevé.
Entre souveraineté revendiquée, guerre persistante et ambitions économiques gigantesques, Félix Tshisekedi tente désormais de construire plus qu’un pouvoir : un récit national capable de convaincre les Congolais que leur pays peut enfin devenir autre chose qu’une promesse éternelle.
Junior Kulele
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