Bukavu, ville martyre, ville en sang. La visite récente de l’ancien président Joseph Kabila dans cette capitale provinciale du Sud-Kivu n’est pas passée inaperçue. Mais au-delà de la symbolique politique, un acte a marqué les esprits : celui d’un jeune homme, Espoir Rubenga, qui a osé prendre la plume pour s’adresser directement, publiquement, à l’une des figures les plus puissantes de l’histoire politique congolaise.
Se présentant comme « de la race de Lumumba », Rubenga a rédigé une lettre ouverte à partir d’un lieu insolite et révélateur : la base militaire de la MONUSCO, où il s’est réfugié pour sa sécurité, en pleine terre natale. Dans cette lettre, il ne mâche pas ses mots. Il interpelle, accuse, questionne, mais surtout appelle à la conscience et à la responsabilité historique. Extraits : « Bukavu saigne. Bukavu pleure. Bukavu crie — mais personne ne l’entend. »
Dès les premières lignes, le ton est donné. Le jeune homme dresse un tableau accablant de la situation : 3 150 morts, 630 femmes violées, 700 jeunes disparus, des quartiers livrés au pillage, des institutions détruites, et une ville tombée dans l’indifférence générale « Depuis l’entrée des rebelles il y a quelques mois, tout a basculé. La ville est tombée avec une facilité troublante. » Il dénonce l’abandon militaire, l’absence de réponse politique, et le silence pesant de ceux qui, hier, étaient acclamés comme des sauveurs.
La lettre devient ensuite plus intime, plus politique. Rubenga parle à l’homme d’État, au père, à l’icône déchue. Il ravive la mémoire collective : « Je me souviens de 2006. Cette ville vous a acclamé. J’ai moi-même marché torse nu, enivré de joie, parce que nous croyions en vous. » Mais l’heure n’est plus à la nostalgie. Il exige des réponses : « Est-ce vrai que cette rébellion porte votre empreinte ? Est-ce là l’héritage que vous souhaitez laisser à ceux qui vous ont aimé et élus ? »
La démarche d’Espoir Rubenga suscite une onde de choc à Bukavu. Certains y voient un acte de courage patriotique, un cri du cœur qui parle au nom de toute une jeunesse meurtrie et oubliée. D’autres pointent du doigt une initiative risquée, voire suicidaire, face à une classe politique habituée au silence et à l’impunité. Mais dans un pays où la parole est souvent étouffée par la peur, son geste reste un événement rare, bouleversant, à la limite de l’acte de résistance.
Il conclut sa lettre dans un ton solennel, grave, presque testamentaire : « M. le Président Honoraire, vous avez encore l’occasion de prouver que l’Histoire ne vous classera pas du mauvais côté. »
Qu’elle soit perçue comme un acte de bravoure ou une provocation politique, la lettre d’Espoir Rubenga restera comme un épisode marquant de la mémoire populaire de Bukavu. Dans un pays assoiffé de vérité et de justice, où les armes ont trop souvent pris la place des mots, cette interpellation marque un retour nécessaire au dialogue citoyen. Et peut-être, espérons-le, un sursaut de conscience.
Elrick Elesse


