Il y a des rendez-vous qui dépassent le cadre du sport. Des moments suspendus où une nation entière retient son souffle. Pour la République démocratique du Congo, ce face-à-face ce mardi contre la Jamaïque n’est pas un simple match : c’est une frontière entre mémoire et renaissance.
Depuis l’épopée de Coupe du monde 1974, la RDC vit avec un vide. Un silence mondial que plusieurs générations de talents de Eugène Kabongo Ngoy à Shabani Nonda, jusqu’à Cédric Bakambu n’ont jamais pu combler. En face, la Jamaïque, elle, garde le souvenir plus récent de Coupe du monde 1998, où les “Reggae Boyz” avaient surpris le monde en marquant et en gagnant. Mais ce soir, les archives ne comptent plus. Seul l’avenir s’écrit.
À plus de 1 500 mètres d’altitude, dans l’arène du Stade de Guadalajara, les Léopards jouent bien plus qu’un match : une qualification historique pour la Coupe du monde 2026. Sur le papier, l’avantage est congolais. Mieux classée, plus expérimentée collectivement, la sélection dirigée par Sébastien Desabre avance avec ambition. Mais la Jamaïque, déjà en jambes après sa victoire contre la Nouvelle-Calédonie, arrive avec le rythme et la confiance. Un piège classique. Et potentiellement fatal.
Les Léopards arrivent avec une double mission : gagner… et se retrouver. Après une phase brillante ponctuée de succès contre le Cameroun et le Nigeria, la désillusion face à l’Algérie en CAN a laissé des traces. Une chute brutale, vécue comme un rappel à l’ordre. Depuis, le groupe s’est reconstruit dans la continuité. Le sélectionneur a maintenu son ossature, misant sur la stabilité et le vécu commun.
Le retour de Yoane Wissa, déjà buteur face aux Bermudes, apporte une étincelle nouvelle. Tandis que Cédric Bakambu incarne l’expérience et le sang-froid. « Ce sera difficile, mais nous connaissons nos forces », glisse Bakambu. « Je suis prêt à donner le meilleur », répond Wissa. Un discours sobre. Mais chargé de détermination.
Rarement une équipe congolaise aura porté autant d’espoirs au-delà de ses frontières. De Dakar au Caire, le continent s’est aligné derrière les Léopards. Le sélectionneur du Sénégal, Pape Thiaw, a résumé le sentiment général : une Afrique unie, convaincue que la RDC mérite sa place parmi les grandes nations. Avec l’élargissement du Mondial à 48 équipes, une opportunité historique s’offre : devenir la dixième nation africaine qualifiée. Mais encore faut-il franchir ce dernier mur.
À Kinshasa comme dans tout le pays, la ferveur est totale. Écrans géants, rassemblements populaires, tension palpable sont au rendez-vous. Le président Félix Tshisekedi a lui-même donné le ton, transformant ce match en mission nationale :
« Vous portez la fierté de plus de 100 millions de Congolais. » « Vous incarnez la dignité et l’ambition d’une Nation. » Un message clair : ce match appartient au peuple.
En cas de victoire, la RDC basculera dans une autre dimension. Direction le groupe K, avec des affiches face au Portugal national football team, à l’Ouzbékistan et à la Colombie. Des adversaires de prestige. Mais surtout, une scène mondiale retrouvée. Il ne reste plus rien à calculer. Plus rien à projeter. Juste 90 minutes. Peut-être plus. Pour effacer 52 ans d’attente. Les Léopards n’ont plus rendez-vous avec un match. Ils ont rendez-vous avec l’Histoire.
Junior Kulele


