Un homme méthodique sort de son silence.
Fondateur du think tank congolais La Libération par la Perception (LP), le libre penseur Mufoncol Tshiyoyo intervient à l’heure où l’Accord de Washington s’apprête à être entériné. Ses analyses, tranchantes et sans concession, divisent déjà la classe politique et intellectuelle congolaise.
« Chacun voit le soleil de sa fenêtre », diront certains ; « vive la démocratie », ajouteront d’autres. Mais Mufoncol, lui, alerte : « Les accords que le Congo signe avec les puissances occidentales, avec le Rwanda, proxy anglo-saxon et avec les institutions internationales, ne reposent sur aucune capacité congolaise de dissuasion.» Interrogé sur l’issue possible de l’Accord de Washington, il renvoie aux travaux de Zbigniew Brzezinski, straussien et proche de Kissinger, l’un des architectes les plus froids de la stratégie américaine. Dans Le Grand Échiquier, rappelle-t-il : « Un ordre international ne tient pas grâce au droit, mais grâce à la puissance qui garantit ce droit. »
Selon Tshiyoyo, la question n’est pas de savoir si un accord est juste, équilibré, moral ou bien rédigé. Ce qui détermine son efficacité, dit-il, c’est uniquement : « La puissance effective capable de défendre, imposer ou garantir l’accord. Sans cette puissance, un traité n’est jamais qu’un morceau de papier.» Pour lui, tous les accords qui circulent prétendent instaurer un ordre. Or, un ordre n’existe que si quelqu’un possède la puissance de l’imposer.
La véritable question, insiste-t-il, n’est donc pas le contenu ou la moralité des textes, mais : Sur quelle force réelle reposent-ils ? Quelle puissance en assure la viabilité ? Certains répondent spontanément : la Maison Blanche.
Il s’en amuse : « C’est l’argument paresseux de ceux qui répètent ce qu’ils croient comprendre. Car personne aujourd’hui n’est capable de démontrer clairement le dessein anglo-saxon au Kivu : ni sa finalité réelle, ni son horizon stratégique, ni la logique exacte qui l’anime.» Tshiyoyo va plus loin : « Ils parlent d’accords, alors que le sujet véritable est la structure de puissance qui les sous-tend structure dont personne au Congo ne maîtrise les paramètres. Tant que cette question n’est pas affrontée, tout le reste n’est que bavardage.»
Selon lui, les accords signés par la RDC reposent : sur la force américaine et encore faut-il croire à la constance américaine ; sur la stratégie rwandaise, dont le fil conducteur reste inchangé depuis les années 1990 ; sur les intérêts miniers au Kivu ; sur la faiblesse congolaise, permanente variable d’ajustement. Il cite Bernard Debré (Le retour du Mwami, 1998) pour rappeler cette continuité géopolitique, où « la lecture anglo-saxonne n’a pas évolué : les Tutsi restent la locomotive de leur vision dans les Grands Lacs.»
Pour Tshiyoyo, un pays sans capacité de dissuasion n’est qu’un acteur passif.
La règle stratégique est simple : « La première loi du comportement stratégique est l’action. Quand tout vacille, celui qui reste immobile meurt à petit feu. Celui qui agit, même dans le brouillard, même au risque de tout perdre, reste maître de l’instant. » Il convoque alors Tolstoï et Machiavel pour illustrer son propos :Tolstoï : « Le puissant est entravé. »; Machiavel : « Le Prince résolu déchire l’entrave. »
Selon lui, les puissants contemporains appliquent cette logique sans fard : « Ils appellent cela le contrôle manuel. » C’est là, dit-il, que surgit le miracle politique : non la froide technocratie, non la soumission aux procédures mais l’acte direct, irréfléchi, fulgurant, celui qui impose silence et obéissance. Et de conclure, fidèle à sa maxime initiale : « Ce n’est pas dans la concertation molle que naissent les peuples libres. »
Elrick Elesse


