Du haut de la tribune du Conseil de sécurité des Nations-Unies, réuni ce vendredi 12 décembre à New York pour examiner le dernier rapport onusien sur la situation sécuritaire en République démocratique du Congo, la ministre d’État, ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, a livré un plaidoyer d’une rare fermeté. Porte-voix d’une diplomatie congolaise de plus en plus offensive, elle a dénoncé ce qu’elle qualifie d’inaction prolongée du Conseil face à la détérioration continue de la situation sécuritaire à l’Est de la RDC.
« Pendant neuf mois, ce Conseil n’a pris aucune mesure concrète pour faire respecter sa propre résolution », a-t-elle lancé, en référence à la résolution 2773, adoptée pour mettre fin au soutien aux groupes armés opérant sur le sol congolais. Le constat est, selon elle, sans appel : « Une nouvelle ville est tombée. Des milliers de familles ont fui. D’autres ont été tuées, violées, terrorisées. Même la MONUSCO a été prise pour cible. »
Pour la cheffe de la diplomatie congolaise, cette absence de réaction concrète équivaut à un vide d’action politique et sécuritaire qui a ouvert la voie à la poursuite, voire à l’intensification, des opérations militaires rwandaises sur le territoire congolais. « Ce vide a permis au Rwanda de poursuivre et d’étendre ses opérations dans un environnement où les violations ne rencontrent aucune conséquence », a-t-elle soutenu, accusant implicitement le Conseil de sécurité de nourrir, par son attentisme, une culture de l’impunité.
Dans un ton grave, Thérèse Kayikwamba a rappelé que la résolution 2773 est pourtant explicite dans ses prescriptions. Mais sans mécanismes de mise en œuvre ni sanctions dissuasives, elle demeure, selon ses mots, un texte sans effet réel. « Ce Conseil ne peut se limiter à redire ses décisions. Il doit les faire appliquer. Lorsque les violations ne sont pas punies, l’impunité devient la politique », a-t-elle averti.
La ministre d’État a ensuite replacé la crise actuelle dans le contexte diplomatique le plus récent. Moins de 24 heures après la signature à Washington d’un accord de paix entre les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame, sous facilitation américaine et avec l’appui des garants régionaux, les hostilités ont repris avec une intensité accrue. Bombardements, avancées du M23 appuyées par les Forces de défense rwandaises (RDF), attaques de drones kamikazes et, surtout, la chute de la ville stratégique d’Uvira : autant de faits qui, selon Thérèse Kayikwamba, « contredisent frontalement les engagements pris » et vident de sa substance la dynamique diplomatique engagée à Washington.
S’appuyant sur les données des acteurs humanitaires, la cheffe de la diplomatie congolaise a alerté le Conseil sur l’ampleur de la catastrophe humanitaire en cours. Plus de 500 000 nouveaux déplacés ont été recensés dans le seul Sud-Kivu, une région désormais « au seuil de rupture ». Plus inquiétant encore, des tirs ont déjà atteint le territoire burundais, faisant planer le spectre d’un embrasement régional. « Aucun pays voisin ne peut être exposé à de telles attaques sans risque d’escalade », a-t-elle prévenu, soulignant les conséquences potentiellement explosives de l’inaction internationale.
Thérèse Kayikwamba Wagner a également dénoncé ce qu’elle qualifie d’agression masquée, reposant sur l’usage systématique de narratifs inversés et de campagnes de désinformation visant à attribuer à Kinshasa la responsabilité des violences perpétrées par la coalition RDF–M23. Cette stratégie, affirme-t-elle, est documentée par les mécanismes internationaux et vise à brouiller les responsabilités, tout en dissimulant la réalité d’une agression extérieure. Une manœuvre que la RDC rejette avec fermeté.
Face à ce qu’elle décrit comme une « impunité devenue politique », la ministre d’État a appelé le Conseil de sécurité à sortir de l’incantation pour adopter des mesures coercitives concrètes, notamment : des sanctions ciblées contre les responsables politiques et militaires de l’agression ; un embargo total sur les minéraux exportés via le Rwanda ; la révocation du statut de contributeur de troupes rwandaises aux opérations de maintien de la paix ; la mise en place d’un mécanisme obligatoire de notification pour tout transfert d’armes vers Kigali.
Elle a également plaidé pour un mandat onusien plus robuste et cohérent, incluant explicitement la protection des Casques bleus et du personnel civil de la MONUSCO, régulièrement pris pour cible sur le terrain. En conclusion, Thérèse Kayikwamba Wagner a tenu à réaffirmer le choix stratégique de la RDC de privilégier la diplomatie et le droit international, tout en rejetant toute lecture de faiblesse. « Ce choix n’est ni une concession ni un signe de fragilité », a-t-elle insisté, rappelant que la RDC « a négocié et signé la paix » et qu’elle ne saurait « payer le prix de la mauvaise foi de ceux qui tournent le dos à leurs engagements ».
Demeure alors une interrogation centrale : la résolution 2773 est-elle devenue antinomique aux accords de Washington et de Doha ? Cet appel pressant du Congo marque-t-il un retour à la case onusienne dans le labyrinthe diplomatique du conflit des Grands Lacs, dont le sol congolais demeure, une fois encore, le principal champ de bataille ?
Elrick Elesse


