Dakar, Bruxelles et les fractures invisibles. L’initiative semblait être une chance de créer enfin un front commun face aux dérives du pouvoir. Pourtant, la rencontre annoncée des opposants congolais à Dakar, au Sénégal, a surtout ouvert la voie à une vive controverse sur la légitimité de ses initiateurs et la représentativité réelle des participants.
Au cœur des critiques : l’ombre de Joseph Kabila. L’ancien président, qui a convoqué certains leaders de l’opposition à discuter de l’avenir de la République démocratique du Congo (RDC), est accusé par ses détracteurs de vouloir reprendre pied sur la scène politique par la bande. La question revient avec insistance : en quelle qualité l’ancien chef de l’État peut-il se permettre de convoquer des figures de l’opposition ?
Cette suspicion s’enracine dans son passé politique lourd : sa proximité supposée avec Paul Kagame, son rôle ambigu dans la gestion des rébellions dans l’Est, notamment le M23, et les soupçons persistants autour des conditions de son départ en 2019. Dans certains quartiers généraux de l’opposition, la convocation a été accueillie comme une provocation. Martin Fayulu a décliné l’invitation, tout comme Jean-Marc Kabund. L’absence de ces poids lourds, de même que celle du Dr Denis Mukwege, renforce l’impression que Dakar n’est pas le creuset d’un véritable front commun, mais plutôt une manœuvre politique aux contours flous.
Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, Ensemble pour la République tenait à Bruxelles un conclave stratégique. Sous la houlette de Moïse Katumbi, le parti a lancé un appel solennel à l’unité des forces démocratiques, des mouvements citoyens et de la société civile.
Katumbi a plaidé pour une coalition résolue capable de barrer la route aux menaces actuelles : une guerre persistante dans l’Est, une tentative présumée de modifier la Constitution pour prolonger le mandat présidentiel, une crise économique et sociale étouffant la population. Selon lui, seule une union large et déterminée peut empêcher une dérive autoritaire et garantir le retour à un pouvoir légitime issu d’élections libres et transparentes.
La coalition de gauche de Jean-Marc Kabund insiste, elle, sur la construction d’une opposition forte mais passe, elle aussi, par l’idée d’un dialogue national. Une option également défendue par Martin Fayulu, qui avait déjà refusé de rejoindre le gouvernement Suminwa II en arguant que toute participation devait découler d’un accord politique issu d’un dialogue inclusif. Ces postures alimentent les accusations de leurs adversaires : certains les accusent de jouer le jeu du pouvoir en place, voire de servir d’alliés objectifs du président Félix Tshisekedi.
Ces divergences rappellent un scénario déjà connu. Sous le règne de Joseph Kabila, l’opposition avait connu les mêmes tiraillements. En 2016, autour d’Étienne Tshisekedi, un front avait semblé émerger pour refuser un troisième mandat au président sortant. Mais l’absence de leadership clair et les ambitions contradictoires avaient rapidement fissuré cette unité. Aujourd’hui encore, les mêmes démons ressurgissent : qui doit incarner l’opposition ? Katumbi, Fayulu, Mukwege, Kabund, ou… Kabila lui-même, revenu dans l’équation ?
La séquence Dakar–Bruxelles révèle une opposition fragmentée et méfiante. Deux camps se dessinent : Ceux qui prônent l’urgence d’un front commun, peu importe l’initiateur, face au risque d’un basculement autoritaire. Ceux qui estiment qu’aucune unité n’est possible sans une clarification des rôles et une rupture nette avec l’héritage Kabila.
Dans un contexte marqué par la guerre dans l’Est, la pression sociale et les soupçons de manipulation constitutionnelle, l’opposition congolaise est appelée à trancher : s’unir malgré les blessures du passé ou répéter les erreurs de 2016.
Junior Kulele


