Le 267e pape de l’Église catholique, Léon XIV, vient d’être élu à Rome. Mais c’est à des milliers de kilomètres de là, en République démocratique du Congo, que cette élection résonne avec une intensité singulière. Car au-delà de son aura spirituelle, ce nouveau souverain pontife, né Robert Francis Prevost, incarne une mémoire vivante : celle d’une Église catholique intimement liée au destin du peuple congolais, jusqu’à en devenir, parfois, sa conscience morale.
Or, au moment où les Églises catholique et protestante du Congo appellent à un « pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble », l’arrivée sur le trône de Saint Pierre d’un homme familier du Congo interpelle : peut-elle être l’occasion d’un renouvellement, voire d’un redressement du lien souvent conflictuel mais vital entre l’État et l’Église ?
Léon XIV, un pape venu du Congo intérieur

Léon XIV n’est pas un étranger pour les Congolais. Membre de l’Ordre de Saint Augustin (OSA), il a visité le pays à deux reprises : en 2003, puis en 2009, alors qu’il en était le supérieur général. Ces voyages n’étaient pas de simples missions diplomatiques. À Dungu, en 2003, il recevait les vœux solennels de plusieurs religieux congolais, dont Mgr Martin Banga, aujourd’hui évêque de Buta. En 2009, il effectuait une visite canonique dans les cinq maisons augustiniennes du Congo, s’immergeant dans les réalités du Haut-Uélé, du Bas-Uélé et de Kinshasa.
Son passage à l’Université Saint Augustin de Kinshasa (USAKIN), aux côtés de Mgr Dominique Bulamatari, pour y inaugurer le Théologat, marquait déjà sa volonté de renforcer les racines intellectuelles et spirituelles d’une Église engagée au service du peuple.
Une Église puissance sociale et politique
Cette proximité n’est pas anodine. Car en RDC, l’Église catholique ne se contente pas d’accompagner les âmes : elle soigne, enseigne, protège. Avec près de 40 % des écoles, 50 % des structures sanitaires et un réseau médiatique tentaculaire, elle pallie régulièrement les défaillances d’un État faible ou absent. Elle est un contrepoids silencieux, mais redoutable.
Mais cette présence n’est pas toujours bien accueillie par le pouvoir. La CENCO, bras politique de l’Église catholique congolaise, s’est imposée depuis les années 1990 comme un acteur majeur de la vie nationale. Elle a initié la Conférence nationale souveraine, encadré des élections tendues, dénoncé les fraudes, les massacres dans l’Est, les dérives du pouvoir exécutif… Ce rôle de vigie démocratique fait d’elle une institution redoutée autant que respectée.
Des tensions persistantes et un dialogue à reconstruire
Si l’Église reste un refuge moral pour nombre de Congolais, ses prises de position agacent les gouvernements successifs. La critique constante de la corruption, de la mauvaise gouvernance ou de l’instrumentalisation des institutions électorales a parfois crispé les relations. Mais dans le contexte actuel – crise sécuritaire à l’Est, tensions institutionnelles, fractures sociales – l’élection de Léon XIV peut réactiver le dialogue. D’autant que le nouveau pape, issu du terrain, semble porter une vision pastorale plus conciliante, mais ferme sur les principes.
Vers un véritable pacte républicano-chrétien ?
Le vrai enjeu aujourd’hui est celui de la reconfiguration du lien entre l’État et l’Église. Jusqu’où peut-on accepter que l’Église continue de suppléer l’État sans en porter le fardeau politique ? Et jusqu’où l’État peut-il tolérer une Église critique sans chercher à l’étouffer ou à la contrôler ?
La réponse se trouve peut-être dans la proposition formulée récemment par la CENCO et l’Église du Christ au Congo (ECC) : un « pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble », pensé comme une feuille de route morale et civique pour sortir le pays du chaos. À travers cinq postulats, les deux confessions invitent à refonder la société congolaise sur des valeurs d’humanité (le Bumuntu), de responsabilité collective, de justice et de respect de la dignité humaine.
Elles tirent la sonnette d’alarme : « Combien de souffrances, de morts, de viols, de déplacements, de destructions faut-il encore avant que la Paix et le Bien-Vivre-ensemble s’installent en RDC et dans la Région des Grands-Lacs ? »
Un pape familier, pour une ère nouvelle ?

L’arrivée de Léon XIV sur le siège pontifical est, pour la RDC, bien plus qu’un événement religieux. Elle est une invitation à repenser un modèle de cohabitation et de responsabilité partagée entre l’Église et l’État. Pas pour fusionner les rôles, mais pour conjuguer les forces au service du peuple congolais.
Dans un pays où l’Église est souvent la seule institution encore crédible aux yeux des citoyens, et où l’État peine à garantir la justice et la paix, ce moment peut être celui d’une inflexion historique : celle d’un nouveau pacte républicano-chrétien, fondé non sur la compétition, mais sur la collaboration responsable.
Léon XIV connaît le Congo. Il en a foulé la terre, entendu les cris, partagé les prières. Sera-t-il celui qui aidera à faire converger le temporel et le spirituel au service du bien commun ? Le moment est venu d’oser cette convergence.
Junior Kulele


