La réunion de haut niveau à Lomé au Togo sur la cohérence et la consolidation des processus de paix en République démocratique du Congo (RDC) s’est annoncé comme un test décisif pour l’Union africaine (UA). Plus qu’une simple rencontre diplomatique, elle a cristallisé une interrogation centrale : l’Afrique est-elle encore capable de régler par elle-même l’un de ses conflits les plus anciens et les plus complexes ?
Alors que la guerre dans l’Est de la RDC continue de faire des milliers de victimes, de déplacer des populations entières et de fragiliser l’équilibre régional des Grands Lacs, l’UA tente de reprendre la main sur un dossier largement dominé ces derniers mois par des initiatives extra-africaines, notamment celles de Washington et de Doha. Lomé apparaît ainsi comme une tentative de rééquilibrage stratégique, visant à redonner à l’Afrique une voix centrale dans la résolution de ses propres crises.
Le conflit à l’Est de la RDC ne saurait être compris sans un rappel de ses racines profondes. Héritée des guerres régionales des années 1996-2003, la crise actuelle est alimentée par une combinaison de facteurs : rivalités géopolitiques entre États voisins, prolifération de groupes armés, enjeux identitaires, exploitation illégale des ressources naturelles et faiblesse structurelle de l’État congolais dans certaines zones.
La résurgence de la rébellion de l’AFC/M23, soutenue par le Rwanda selon Kinshasa et plusieurs rapports onusiens, a ravivé les tensions diplomatiques entre la RDC et Kigali, tout en replongeant la région dans une spirale de violence. Face à cette situation, plusieurs cadres de médiation se sont superposés : Nairobi, Luanda, Washington, Doha, sans parvenir à produire une désescalade durable.
C’est dans ce contexte de fragmentation diplomatique que s’inscrit l’initiative portée par Faure Essozimna Gnassingbé, président du Conseil des ministres du Togo et médiateur désigné par l’Union africaine pour l’Est de la RDC. La réunion de Lomé a visé explicitement à harmoniser et consolider les différents processus de paix existants sous une bannière africaine unifiée.
Autour de la table a figuré un panel de facilitateurs composé d’anciens chefs d’État africains, le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey, les dirigeants de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), ceux de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), ainsi que plusieurs partenaires internationaux. L’objectif affiché est clair : renforcer la confiance entre les parties, relancer le dialogue politique et garantir le respect des engagements pris.
Une réunion préparatoire avait déjà permis d’examiner les projets de documents soumis par le Médiateur, notamment la feuille de route de la médiation pour les douze prochains mois, la clarification du rôle du Secrétariat conjoint indépendant et l’architecture globale du processus africain de paix. Dans cette dynamique, le processus de Luanda demeure une référence centrale. Initié sous l’égide du président angolais João Lourenço, alors président en exercice de l’Union africaine, Luanda avait permis, à plusieurs reprises, de recréer un canal de dialogue direct entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame.
Luanda se distingue par son approche fondée sur la désescalade régionale, le dialogue politique de haut niveau et l’implication directe des États voisins. Même si ses résultats ont été limités sur le terrain, ce cadre a posé les bases d’un consensus africain sur la nécessité d’un règlement politique et régional du conflit. La réunion de Lomé cherche aujourd’hui à capitaliser sur cet acquis, en intégrant Luanda dans une architecture plus large et plus cohérente, afin d’éviter la concurrence stérile entre initiatives africaines elles-mêmes.
Pour le président de la Commission de l’Union africaine, Mahmoud Ali Youssouf, la crise a trop duré et exige une réponse africaine forte. Les pertes humaines, les destructions d’infrastructures et l’ampleur des déplacements internes imposent une action urgente et concertée. Il plaide pour un cadre consensuel associant l’ensemble des pays concernés : la RDC et le Rwanda, mais aussi l’Ouganda, le Burundi et l’Angola. Selon lui, aucune solution durable ne pourra émerger sans une prise en compte simultanée de plusieurs impératifs : la souveraineté de la RDC, les préoccupations sécuritaires des pays voisins, la question des réfugiés et la neutralisation effective des groupes armés.
Ce discours panafricaniste se heurte toutefois à une réalité plus brutale : l’Union africaine dispose de moyens politiques et coercitifs limités face à des États aux intérêts divergents. L’implication directe des États-Unis, sous l’impulsion du président Donald Trump, a profondément modifié l’équation diplomatique. Les accords de Washington, signés sous supervision américaine par Félix Tshisekedi et Paul Kagame, sont perçus comme l’un des rares moments récents où une pression réelle a été exercée sur les parties.
De même, le processus de Doha, facilité par l’Émir du Qatar, vise à traiter spécifiquement le dossier de l’AFC/M23 à travers un dialogue indirect entre Kinshasa et la rébellion. Toutefois, malgré ces cadres, les résultats concrets sur le terrain restent limités, alimentant le scepticisme d’une partie de l’opinion congolaise.
Malgré la multiplication des initiatives, la situation sécuritaire dans l’Est de la RDC demeure volatile. Les affrontements se poursuivent, les cessez-le-feu sont régulièrement violés et les populations civiles continuent de payer le prix fort de l’inertie diplomatique. Cette réalité pose une question fondamentale : la coexistence de plusieurs processus de paix ne contribue-t-elle pas à diluer les responsabilités et à offrir aux acteurs armés un espace pour gagner du temps ?
À l’approche du 39ᵉ Sommet de l’Union africaine prévu du 11 au 15 février 2026 à Addis-Abeba, Faure Gnassingbé devra présenter un rapport attendu sur l’état de la médiation. Les chefs d’État africains seront appelés à se prononcer sur des mesures urgentes pour désamorcer la crise, conformément aux décisions du Conseil de paix et de sécurité de l’UA. La réunion de Lomé a marquer soit le début d’un sursaut africain, soit la confirmation de l’incapacité de l’Union africaine à imposer une solution durable à la guerre dans l’Est de la RDC.
Entre volonté politique affichée, contraintes structurelles et concurrence des puissances extérieures, l’UA joue une partie décisive pour sa crédibilité. Une chose est certaine : sans cohérence, sans pression réelle et sans dialogue inclusif ancré dans les réalités régionales à l’image de l’esprit de Luanda la paix restera un horizon lointain pour l’Est de la RDC.
Junior Kulele


