Dans les rues de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, une nouvelle forme de mendicité s’installe discrètement mais sûrement : des enfants en situation supposée critique sont exhibés aux carrefours, accompagnés d’adultes qui se présentent comme « serviteurs de Dieu ». Ces scènes, mêlant pathos, versets bibliques et micros braillants, suscitent autant d’émotion que de doutes.
À la place Kapela, entre les avenues Université et Mombele, l’image est choquante : un enfant de moins de cinq ans, avec une grave blessure apparente au ventre, est porté par une femme présentée comme sa mère. À côté, un homme armé d’un micro et d’une baffle appelle à la générosité des passants :
« Sunga mwana oyo aleka n’a opération… » — « Aidez cet enfant à subir une intervention chirurgicale ».
Des scènes similaires se répètent à Kingabwa, à l’arrêt Izam, où un homme d’une cinquantaine d’années récolte des dons aux côtés d’un jeune garçon. Le petit, présenté comme orphelin, déguste paisiblement un jus et un gâteau pendant que le « prédicateur » déclame : « La main qui donne est la main qui reçoit », « Les bienfaits ne se perdent jamais ».
Même méthode à Bandalungwa, au marché Molard : un homme se dresse avec un micro et un haut-parleur, un enfant famélique assis à ses pieds, tenant un sachet noir pour recueillir les aumônes. À chaque don, une prière s’élève : « Nzambe ya ba orphelins amona yo… » — « Que le Dieu des orphelins te bénisse ».
À Selembao, non loin du marché Landu, une femme, micro à la main et voix rocailleuse, fait son show quotidien, entourée d’un enfant différent chaque jour. « Elle est là tous les jours. Parfois, elle change d’enfant et les maladies changent aussi. On se demande où va l’argent et si ces enfants sont réellement soignés », témoigne une vendeuse de babouches du marché.
Le phénomène s’étend à presque tous les carrefours de la capitale. Partout, des enfants exposés dans des états alarmants, parfois trop graves pour être laissés à l’abandon dans la rue, accompagnés d’adultes qui manipulent les émotions et la foi pour obtenir des dons. De plus en plus de Kinois s’interrogent : « Et si cette prétendue charité cachait une nouvelle forme d’exploitation ou d’arnaque ? »
Au-delà de la compassion, les voix s’élèvent pour réclamer une enquête. Que deviennent ces enfants ? Sont-ils soignés, protégés ? Ou sont-ils instrumentalisés dans un système bien rodé de collecte d’argent sans aucune transparence ? À Kinshasa, la frontière entre la solidarité et la manipulation semble de plus en plus floue. Il est peut-être temps que les autorités s’en saisissent.
Djodjo Mafuku


