Constant Mutamba n’écrit pas seulement pour raconter. Il signe une lettre-manifeste — longue, dense, parfois enragée — qui cherche à transformer son isolement carcéral en tribune. De son lieu de détention, l’ex-ministre de la Justice livre une version des faits radicalement opposée à celle retenue par les juges : procès politique, complot international, justice instrumentalisée, réseaux mafieux et, tout au bout, un appel au combat civique.
Mutamba a été condamné en septembre 2025 par la Cour de cassation à trois ans de travaux forcés et à une interdiction d’éligibilité pour une affaire de détournement liée à un projet de construction d’un centre pénitentiaire — des faits portant sur près de 19 millions de dollars dont les magistrats estiment qu’ils ont été détournés.
Dans ses manuscrits, Mutamba développe plusieurs axes majeurs :
Procès politique et complot : il affirme être la cible d’un complot mêlant « acteurs congolais et rwandais », conçu pour l’éliminer politiquement.
Illégalité de la procédure : il soutient qu’une procédure administrative a été détournée et transformée irrégulièrement en procédure pénale, privant selon lui d’un procès équitable.
Guerre médiatique : il déclare que plus de 2 millions USD ont été dépensés pour salir son image — une accusation grave qu’il avance comme preuve d’une opération de déstabilisation ciblée.
Argent « toujours en banque » : il nie tout enrichissement personnel, assurant que les fonds litigieux restent « logés à la banque ».
Justice comme instrument : il peint la justice en instrument de règlement de comptes et évoque des réseaux internes qui manipulent décisions et dossiers.
Appel à la réforme et à la résistance : il appelle à des actions rigoureuses contre ce qu’il nomme un « système mafieux » et conclut par une formule martiale : « La patrie ou la mort, nous vaincrons ! »
Ces éléments doivent être lus comme des allégations du détenu, qui dit vouloir porter la contradiction au verdict et appeler la population à la vigilance.
Mutamba, figure médiatique et polémique depuis sa nomination, avait démissionné en juin 2025 à l’ouverture des enquêtes, contestant les accusations et dénonçant « des tentatives d’assassinat » et une campagne de dénigrement. Sa condamnation a suscité des manifestations et heurts dans les rues de Kinshasa, témoignant du poids politique et populaire de l’affaire.
Des médias internationaux et locaux ont rapporté le verdict, en soulignant que l’affaire s’inscrit dans un contexte plus large : la lutte affichée du gouvernement contre la corruption, mais aussi les tensions politiques autour de personnalités qui ont pris des positions tranchées sur la sécurité nationale et les groupes armés.
La missive de Mutamba fait voler en éclats plusieurs certitudes et pose des questions concrètes :
Procédure et garanties juridiques : les éléments annoncés sur la transformation d’une procédure administrative en procédure pénale méritent une vérification procédurale (transparence des actes d’enquête, respect du contradictoire, accès aux pièces).
Politisation de la justice : la lettre alimente le débat sur l’indépendance du pouvoir judiciaire en RDC — une préoccupation récurrente qui trouve à chaque grande affaire un nouvel écho.
Instrumentalisation médiatique : si des ressources ont été mobilisées pour une campagne de dénigrement, qui en a pris l’initiative et à quelles fins politiques ?
Impact sur l’unité nationale : Mutamba lui-même affirme que son procès a fragilisé la cohésion et détourné l’attention d’enjeux majeurs (sécurité à l’Est, lutte contre les groupes armés).
La lettre est à la fois une stratégie judiciaire (construire un récit alternatif pour mobiliser l’opinion et préparer des voies de recours) et un manifeste politique. En désignant des « réseaux internes » et en critiquant l’entourage du Chef de l’État, Mutamba cherche à élargir le débat au-delà de sa personne — vers une remise en question des mécanismes de prise de décision et de protection autour des institutions.
Qu’on adhère ou non aux thèses de Mutamba, son texte force à regarder deux réalités simultanées : la nécessité de lutter contre la corruption et l’impératif d’assurer des procédures irréprochables, garantes d’un État de droit crédible. Sans cela, chaque dossier lourd — surtout quand il concerne des personnalités hautes en couleur — risque d’alimenter les théories du complot, d’enflammer les rues et de fragiliser davantage les institutions.
La lettre-manifeste de Constant Mutamba est une pierre jetée dans la mare politique congolaise : elle éclabousse, elle inquiète, et surtout, elle oblige. Qu’elle soit vue comme la défense d’un homme convaincu de son innocence ou comme la réplique calculée d’un condamné, elle pose un défi aux autorités et à la société civile : rendre la justice si claire et si transparente que nul ne puisse douter de son impartialité, et rendre les réformes si profondes que la colère se transforme en confiance.
Mutamba appelle à résister et promet de « payer le prix ». La République, elle, doit montrer qu’elle vaut mieux que la répétition des mêmes drames : procès publics, rumeurs, et fractures. La question demeure — essentielle : la vérité jugée fera-t-elle taire la lettre ? Ou la lettre fera-t-elle naître une autre vérité, politique et sociale ?
Junior Kulele

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