Le 27 octobre 1971, Mobutu officialisait le recours à l’authenticité, une doctrine politique et culturelle destinée à affirmer l’identité africaine et à rompre avec les références héritées de la colonisation. Cinquante-cinq ans plus tard, cette politique demeure l’un des marqueurs les plus puissants de l’histoire du Zaïre, entre affirmation nationale, culte de la personnalité et autoritarisme.
Tout commence par un changement de nom, mais l’ambition est bien plus vaste. Joseph-Désiré Mobutu abandonne ses prénoms de baptême pour devenir Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga. Le président entend ainsi incarner lui-même la rupture qu’il impose au pays : renouer avec les racines africaines et débarrasser la nation de certains symboles hérités de l’Occident.
Les prémices de cette idéologie remontent au manifeste de la Nsele, publié en mai 1967. Ce texte pose les bases de la pensée politique du Mouvement populaire de la révolution (MPR), progressivement érigé en parti-État. Mobutu s’installe alors au centre du dispositif, consacré « Président-Fondateur » et présenté comme le père de la nation.
Le 27 octobre 1971, à bord du Kamanyola, le yacht présidentiel, le bureau politique du MPR entérine une décision historique : la République démocratique du Congo devient officiellement la République du Zaïre. Le fleuve Congo est rebaptisé fleuve Zaïre. Ce nom serait issu d’une transcription portugaise de « Nzadi o Nzere », expression associée au fleuve et rapportée à l’époque des premières explorations portugaises dans le royaume Kongo, au XVe siècle.
Une révolution jusque dans les noms et les habitudes
Le recours à l’authenticité ne se limite pas aux discours. Il bouleverse les repères individuels, la géographie, les symboles nationaux et les habitudes vestimentaires. Les citoyens sont encouragés, puis soumis à des mesures contraignantes, à abandonner les prénoms chrétiens et occidentaux au profit de noms africains, auxquels s’ajoutent des postnoms.
La toponymie suit le même mouvement : Léopoldville devient Kinshasa, Élisabethville prend le nom de Lubumbashi, Stanleyville celui de Kisangani et Jadotville devient Likasi. La culture constitue l’un des principaux instruments de cette transformation. L’hymne national Debout Congolais cède la place à La Zaïroise, tandis que le drapeau national est remplacé par un nouvel emblème aux couleurs vert, rouge et jaune. Des monuments hérités de la période coloniale sont retirés de l’espace public.
Dans l’habillement, le costume-cravate occidental est progressivement écarté au profit de l’abacost, contraction de « à bas le costume ». Cette veste fermée, généralement à col Mao, devient un symbole vestimentaire de la révolution prônée par le régime. Le citoyen est désormais invité à afficher son adhésion à l’idéologie officielle jusque dans son apparence. La réforme atteint également la monnaie : le franc congolais est remplacé par le zaïre. Autant de changements qui visent à inscrire la nouvelle identité nationale dans le quotidien des citoyens.
L’unité nationale sous l’ombre du parti-État
La zairianisation s’accompagne d’un discours insistant sur l’unité nationale. « Tata bo moko, parti bo moko, ekolo bo moko » — un seul père, un seul parti, un seul pays — résume la philosophie du pouvoir : un peuple rassemblé derrière un chef et le MPR. Le Salongo, instauré sous la forme de travauxcommunautaires organisés notamment le samedi après-midi, participe à cette mobilisation collective.
Parallèlement, chants, slogans et cérémonies célèbrent la figure du président, dont le régime entretient un puissant culte de la personnalité. Le pari de l’authenticité aura donc profondément marqué la société zaïroise. Il a contribué à replacer les références africaines au cœur du récit national et à donner au pays des symboles distincts de ceux de la période coloniale.
Mais cette quête identitaire s’est progressivement confondue avec la consolidation d’un pouvoir personnel, dans lequel l’unité nationale était souvent assimilée à la fidélité au chef et au parti unique. Cinquante-cinq ans après son officialisation, le recours à l’authenticité laisse ainsi un héritage contrasté. D’un côté, la volonté de réappropriation culturelle et d’affirmation de la souveraineté ; de l’autre, les dérives dictatoriales d’un système qui a fait de Mobutu une figure omniprésente et difficilement contestable.
L’histoire rappelle finalement qu’un patriotisme vigoureux ne se mesure ni à la multiplication des slogans ni à la glorification d’un dirigeant. Il se construit aussi dans la liberté, la dignité des citoyens et le respect des institutions. L’authenticité peut nourrir la fierté d’un peuple ; elle ne saurait, à elle seule, justifier la confiscation du pouvoir.
Elrick Elesse


