C’est un tournant historique dans la vie politique de la République démocratique du Congo. Pour la première fois depuis l’indépendance, un ancien président de la République est traduit en justice devant la Haute Cour Militaire. Joseph Kabila, au pouvoir de 2001 à 2019 et sénateur à vie, est poursuivi pour une série de faits graves : trahison, participation à un mouvement insurrectionnel, crimes contre la paix et la sécurité de l’humanité, homicide intentionnel, viols, torture, déportation, et occupation forcée de la ville de Goma.
L’ouverture de ce procès fait suite à la levée des immunités parlementaires par le Sénat, après un rapport accablant de la commission spéciale, pointant un soutien présumé de Kabila à la rébellion du M23. À l’audience inaugurale de ce 25 juillet, le Ministère public a exigé que l’ancien président soit jugé par défaut, vu son absence. La prochaine audience est fixée au 31 juillet.
Derrière l’apparence d’une procédure judiciaire, ce procès soulève d’importantes questions politiques, juridiques et sécuritaires. L’enjeu dépasse la personne de Joseph Kabila pour interroger l’avenir de la démocratie congolaise, la neutralité de ses institutions et la cohésion nationale.
Une condamnation de Joseph Kabila, que ses partisans qualifient déjà de « réglée à l’avance », serait un séisme politique :
Institutionnellement, cela créerait un précédent inédit en RDC, consacrant la possibilité de juger un ancien chef d’État pour des crimes de guerre et de haute trahison. Cela pourrait renforcer le principe de redevabilité dans un pays où l’impunité a longtemps prévalu.
Politiquement, la condamnation pourrait affaiblir durablement le Front Commun pour le Congo (FCC), principal bloc d’opposition fondé par Kabila. Ce serait également une victoire symbolique pour le président Tshisekedi dans sa quête de centralisation du pouvoir, mais au prix de tensions accrues dans l’arène politique.
Sécuritairement, cela risque d’alimenter les frustrations au sein d’une partie des fidèles à Kabila, avec des répercussions potentielles dans un contexte où l’Est du pays est déjà instable.
Le procès intervient dans un timing troublant, en pleine négociation de paix à Doha, entre le gouvernement congolais et la coalition rebelle AFC/M23. Une Déclaration de principes a été signée récemment pour ouvrir la voie à une désescalade.
Les proches de Kabila dénoncent un contretemps tragique : alors que le pays s’engage dans un processus de réconciliation et de dialogue avec les groupes armés, l’État ouvre un front judiciaire contre une figure politique nationale, soupçonnée d’avoir contribué à la crise. Cela brouille le message de paix, disent-ils, et pourrait compromettre la dynamique de Doha, perçue comme une tentative fragile mais essentielle de pacification.
Le parallélisme entre le procès Kabila et les négociations de Doha est saisissant : d’un côté, on tend la main aux rebelles, parfois auteurs de crimes documentés ; de l’autre, on frappe un ancien président accusé d’en être le complice. Cette double dynamique pourrait être perçue comme une justice à géométrie variable, voire une justice sélective.
Du côté du pouvoir, on insiste sur l’indépendance de la justice et sur la gravité des faits reprochés. « La justice ne négocie pas, elle ne dialogue pas », a martelé le vice-ministre de la Justice Samuel Mbemba. Pour lui, ce procès est une affaire de justice nationale, pas de stratégie politique.
Mais pour le PPRD, bras politique de Kabila, le procès est une mise en scène politisée, destinée à neutraliser un rival influent à l’approche de la présidentielle de 2028. Ramazani Shadary évoque un procès « de la honte et de la haine », accusant le pouvoir de nourrir les divisions au lieu d’œuvrer à la cohésion nationale.
Si le procès se poursuit sans garanties d’équité, il risque de polariser davantage une société congolaise déjà fragmentée. La justice, instrument fondamental de paix, pourrait alors se transformer en vecteur de discorde.
Si en revanche, la procédure est menée dans la transparence, le respect des droits de la défense et la preuve irréfutable des charges, alors ce procès pourrait devenir un signal fort : celui d’un État de droit qui se consolide, même au prix de juger ses plus puissants anciens dirigeants. Mais pour cela, encore faut-il que justice ne soit pas perçue comme un outil du pouvoir, mais comme une force au service du peuple congolais. Ce n’est qu’à cette condition que l’espoir né à Doha ne se muera pas en illusion.
Le procès de Joseph Kabila est un moment charnière pour la RDC. Il peut être l’acte fondateur d’une justice indépendante, ou celui d’un glissement vers un autoritarisme masqué sous le vernis juridique. Tout dépendra de la capacité des institutions à résister aux pressions, à garantir l’équité et à privilégier, malgré tout, l’intérêt supérieur de la paix.
Junior Kulele


