En présentant les Swahiliphones comme victimes d’une persécution en RDC, Azarias Ruberwa ouvre un nouveau front dans la bataille des récits autour de la guerre dans l’Est. Une démarche qui interroge : derrière la dénonciation des souffrances communautaires, ne se dessine-t-il pas un discours susceptible de servir les intérêts du Rwanda, au détriment de la responsabilité de Kigali dans le conflit congolais ?
À Indianapolis, aux États-Unis, lors d’une prière pour la RDC, l’ancien vice-président Azarias Ruberwa est revenu sur les souffrances des Banyamulenge, avant d’évoquer une discrimination et une persécution présumées des Swahiliphones. Un discours grave, dont la portée dépasse la seule défense des communautés concernées. Car, dans un pays meurtri par les conflits, les mots peuvent aussi devenir des instruments de bataille politique.
Dénoncer les discriminations est légitime. Mais transformer des situations particulières en thèse de persécution nationale exige des preuves précises, des faits documentés et l’identification des responsabilités. Or, sans démonstration étayée, l’évocation d’une communauté globalement persécutée risque d’entretenir la confusion entre des injustices réelles, qui doivent être combattues, et un récit identitaire dont les implications politiques méritent examen.
L’argument mérite d’autant plus d’être interrogé que le swahili est reconnu par l’article premier de la Constitution congolaise comme l’une des quatre langues nationales, dont l’État doit assurer la promotion sans discrimination. Aimée Boji, Anthony Nkinzo, Jacquemain Shabani, Alexis Gisaro, le Général Ishaligonza et le Général Amisi Tango Fort personnalités associées à cette aire linguistique, exercent par ailleurs de hautes responsabilités gouvernementales. Cette présence ne suffit pas à exclure toute discrimination, mais elle invite à demander sur quels éléments concrets repose la thèse d’une persécution systémique des Swahiliphones.
C’est ici que le discours de Ruberwa rejoint une question centrale de la crise congolaise : l’instrumentalisation des identités communautaires pour justifier des interventions extérieures. Depuis des années, les autorités rwandaises et le M23 invoquent la sécurité des populations tutsies et les sentiments anti-Tutsi pour défendre leur position dans l’Est de la RDC. Human Rights Watch documente les violences contre les communautés, mais aussi les enjeux politiques entourant ces justifications.
Dans ce contexte, élargir le débat à une prétendue persécution des Swahiliphones sans présenter de preuves convaincantes peut contribuer à déplacer l’attention : au lieu d’examiner les responsabilités des groupes armés et le soutien rwandais au M23, le conflit risque d’être raconté principalement à travers les griefs identitaires des Congolais. Le danger est que la victime devienne le centre du récit, tandis que les responsabilités des acteurs extérieurs s’estompent.
Cette convergence narrative d’Azarias Ruberwa justifie une question politique légitime : son discours contribue-t-il, volontairement ou non, à reprendre un argumentaire susceptible de servir les intérêts du régime de Paul Kagame ? Le parcours de Ruberwa donne à cette interrogation un relief particulier. Ancien secrétaire général, puis dirigeant du RCD-Goma, il a été l’un des acteurs politiques majeurs d’une rébellion soutenue par le Rwanda durant la deuxième guerre du Congo.
La RDC est donc fondée à examiner ce discours avec vigilance. Si Ruberwa entend dénoncer des discriminations, qu’il en apporte les éléments vérifiables. Si des communautés sont victimes de violences, elles doivent être protégées et les auteurs sanctionnés. Mais aucune souffrance ne peut servir de justification à une agression étrangère ni effacer les responsabilités établies dans la guerre. Au fond, la question dépasse la personne de Ruberwa : la défense des communautés devient-elle un instrument pour réécrire le récit de la guerre en RDC et en diluer la responsabilité rwandaise ?
Tant que les preuves ne permettent pas de trancher ses intentions, cette interrogation doit rester ouverte. Une certitude demeure toutefois : la paix congolaise ne se construira ni sur la négation des souffrances ni sur leur instrumentalisation. Elle exige la vérité sur les crimes, la protection de tous les Congolais et la pleine reconnaissance des responsabilités, d’où qu’elles viennent.
Junior Kulele


