La question des plaques d’immatriculation en République démocratique du Congo vient de connaître un tournant décisif. Confronté à une pénurie persistante et à la prolifération de plaques irrégulières, le gouvernement a adopté un projet de décret réformant en profondeur le système d’immatriculation des véhicules, avec pour ambition de renforcer la sécurité, la traçabilité et la gouvernance fiscale.
C’est l’interpellation directe du Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, qui a servi de déclencheur. Lors de la 72ᵉ réunion du Conseil des ministres, le Chef de l’État a dénoncé une situation devenue préoccupante : de nombreux véhicules circulent sans plaques réglementaires ou avec des plaques temporaires délivrées de manière irrégulière.
Selon le garant du bon fonctionnement des institutions, cette anarchie complique considérablement l’identification des véhicules impliqués dans des infractions routières, des accidents ou des actes criminels. Elle entraîne également un manque à gagner important pour le Trésor public et alimente une dégradation générale de la gouvernance administrative dans le secteur des transports.
En réponse à ces dysfonctionnements, le Conseil des ministres a adopté, lors de sa 75ᵉ réunion tenue le vendredi 23 janvier 2026, le projet de décret modifiant et complétant le décret n°08/15 du 28 juin 2008, relatif aux spécifications techniques des plaques d’immatriculation relevant de la compétence de la Direction générale des impôts (DGI).
Présenté et défendu par le ministre des Finances, Doudou Fwamba, ce texte vise à adapter le système d’immatriculation aux réalités actuelles, tant sur le plan technologique que sécuritaire.
Le nouveau dispositif introduit plusieurs changements structurants. D’abord, le code « CGO » est abandonné au profit de « COD », en conformité avec l’abréviation internationale officielle de la RDC selon les normes ISO, mettant ainsi fin à une confusion historique avec le Congo-Brazzaville. Ensuite, les plaques intègrent désormais un code QR, destiné à améliorer la traçabilité et à renforcer les mécanismes de contrôle. Le texte prévoit également la création d’une carte rose électronique d’immatriculation, la possibilité, à titre exceptionnel, de plaques personnalisées pour les particuliers, ainsi que la suppression de la terminologie jugée obsolète de « plaque minéralogique ».
Sur le plan matériel, les nouvelles plaques seront fabriquées en plexiglas, un matériau présenté comme plus résistant, plus sécurisé et mieux adapté aux exigences modernes que l’aluminium utilisé jusque-là. Pour le ministère des Finances, cette réforme dépasse le simple changement de support. Elle s’inscrit dans une stratégie globale de lutte contre la fraude, la contrefaçon et l’évasion fiscale.
Selon le compte rendu du Conseil des ministres, l’adoption de ce décret permettra de sécuriser les recettes publiques, de renforcer la transparence et d’améliorer la gouvernance technique et fiscale du processus d’immatriculation. Le texte ouvre également la voie à une application plus efficace de la vidéo-verbalisation des infractions routières, un dispositif réglementaire adopté par le gouvernement en avril 2025 mais resté difficile à mettre en œuvre faute d’un système d’identification fiable des véhicules.
Cette réforme a toutefois suscité des controverses, poussant le ministère des Finances à sortir de son silence. Dans une communication officielle, il a rejeté les accusations d’opacité et de conflits d’intérêts, affirmant vouloir « rétablir les faits » face à ce qu’il qualifie d’allégations infondées. Selon les autorités, la réforme vise avant tout à combler l’absence d’un cadre contractuel clair et à corriger de graves failles sécuritaires ayant favorisé l’émergence d’un marché parallèle. Des plaques portant des numéros identiques et la vente de plaques congolaises sur des plateformes en ligne à l’étranger illustreraient, selon le ministère, l’ampleur des dérives actuelles.
Concernant les accusations de modifications techniques de dernière minute, le ministère assure que le dossier d’appel d’offres international a reçu l’avis de non-objection de la Direction générale du contrôle des marchés publics (DGCMP). Les spécifications techniques retenues s’inscriraient dans la continuité du projet élaboré dès 2022. Les trois entreprises préqualifiées auraient toutes été invitées à soumissionner, garantissant l’égalité de traitement. Le gouvernement insiste également sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un marché de gré à gré, mais d’un appel d’offres restreint dûment autorisé, validé par la Première ministre, et attribué avant l’entrée en fonction de l’actuel ministre des Finances.
Avec l’adoption de ce décret, l’exécutif congolais affiche sa volonté de reprendre le contrôle d’un secteur longtemps marqué par l’improvisation et les pratiques frauduleuses. Reste désormais le défi de la mise en œuvre effective de cette réforme, sur l’ensemble du territoire national, afin que la modernisation annoncée se traduise concrètement par plus de sécurité routière, de transparence fiscale et de crédibilité institutionnelle.
JK


