Depuis plusieurs mois, les Congolais vivent une situation inédite : pour décrocher un simple rendez-vous au Centre européen de visas (CEV) de Kinshasa, il faut soit une chance extraordinaire, soit payer des sommes exorbitantes à des réseaux clandestins. Dans un contexte où les demandes d’asile congolaises explosent en Belgique, l’affaire prend une ampleur politique, sécuritaire et sociale. À quoi assiste-t-on réellement ? Un dysfonctionnement technique ? Un sabotage organisé ? Ou une politique migratoire déguisée ? Cet article propose une analyse approfondie de cette crise multidimensionnelle.
Sur le papier, le système Schengen repose sur une plateforme simple : un calendrier en ligne, mis à jour régulièrement, ouvrant environ 1 000 rendez-vous par semaine. Dans la réalité, à Kinshasa, il ne reste rien après 30 secondes. Selon Joris Salden, Directeur général des Affaires consulaires belges : « Nous avons publié 1 000 rendez-vous à 2h du matin : tout a disparu en 30 secondes. Aucun humain ne peut faire cela ». Le constat est sans équivoque : des robots, scripts automatisés ou virus informatiques capturent instantanément les créneaux.
Ces créneaux sont ensuite revendus 150 à 500 dollars parfois jusqu’à 5 000 dollars, selon certaines sources au sein de la diaspora. Le paradoxe : des rendez-vous totalement gratuits deviennent un produit de marché noir. Les autorités belges dénoncent les « intermédiaires mafieux », mais un constat s’impose : le système du CEV n’est pas sécurisé pour empêcher ces attaques automatisées. Pas de vérification biométrique à la prise de rendez-vous; Pas de protection par authentification renforcée; Pas de limitation humaine des clics; Pas de filtrage algorithmique anti-bots. Cette vulnérabilité nourrit l’économie parallèle et pousse les citoyens vers les mêmes réseaux qu’on leur demande d’éviter.
Alors que la Belgique exhorte les Congolais à ne pas utiliser d’intermédiaires, le discours peine à convaincre. Comment demander aux usagers d’effectuer la démarche eux-mêmes si le système leur ferme toutes les portes ? Le sentiment général est le suivant : Le site officiel est inaccessible; Les rendez-vous sont raflés par des réseaux clandestins; Les investisseurs en cybersécurité semblent minimalistes; Les réponses belges paraissent défensives plutôt que transparentes. Certains observateurs congolais évoquent même la possibilité non prouvée de complicités internes, tant il semble improbable qu’un système de cette importance soit laissé sans protection robuste.
Parallèlement à cette crise technique, la Belgique fait face à une hausse importante des demandes d’asile congolaises : Plus de 2 000 demandes en 10 mois en 2025; La RDC devient le 4ᵉ pays d’origine des demandeurs; 85 à 90 % des demandes sont rejetées; La majorité provient… de Kinshasa, et non des zones de guerre. Pour les autorités belges : beaucoup de dossiers seraient falsifiés, certains demandeurs utiliseraient l’asile comme voie détournée d’immigration, les refus massifs entraînent clandestinité, précarité, renvois forcés. Ce phénomène alimente une logique sécuritaire qui, de facto, renforce la prudence des consulats dans l’octroi de visas ce que beaucoup de Congolais interprètent comme une fermeté discriminatoire.
La situation se présente comme un bloc complexe : La demande d’asile augmente en Belgique, créant des pressions politiques; La Belgique renforce ses contrôles pour éviter une immigration irrégulière; Le système de rendez-vous devient plus restrictif, volontairement ou non. Les Congolais, incapables d’obtenir un visa, → se tournent vers des réseaux frauduleux, → ou tentent l’asile à leur arrivée en Europe. Les Belges dénoncent alors un abus de la procédure d’asile, → ce qui justifie encore plus de restrictions, → provoquant un blocage toujours plus sévère. C’est un cycle auto-entretenu, sans visibilité, sans politique bilatérale harmonisée.
Ce chaos a créé un marché parallèle : “Experts visa”, Agences voyage non agréées, Intermédiaires informels, Groupes WhatsApp clandestins, Hackers basés à Kinshasa, Lubumbashi ou même à Bruxelles. Ils proposent : une réservation de rendez-vous, une constitution de dossier, des faux justificatifs, des “voies rapides”, un accompagnement administratif. Le coût ? De 50 à 500 dollars pour un dossier; De 150 à 500 dollars pour un rendez-vous jusqu’à 5 000 dollars pour un “visa garanti”. Les Congolais, frustrés par le système officiel, alimentent malgré eux cette économie criminelle.
La Belgique rappelle que : TOUT est sur le site du CEV; Les documents exigés sont clairs, la procédure est entièrement digitalisée, un dossier complet garantit l’équité mais du côté congolais, l’expérience est tout autre : site inaccessible, rendez-vous introuvables,refus massifs pour “motifs insuffisants”, incompréhension des critères, manque d’accompagnement public, bureaucratie lente, saturation permanente du système. Les documents requis sont nombreux (assurance, finances, preuves d’attache, etc.). Le moindre détail manquant peut suffire à un refus.
La communauté numérique congolaise propose une solution simple : Scan facial obligatoire lors de la prise de rendez-vous, Correspondance automatique avec la photo de passeport, Identité verrouillée dès l’enregistrement, Accès impossible pour les robots, Rendez-vous lié biométriquement au demandeur réel, Impossibilité de revente. Ce système existe déjà : aux États-Unis, en Inde, dans certains consulats européens pour les visas électroniques modernes pourquoi pas à Kinshasa ? C’est la question qui dérange.
Lorsque des milliers de dollars circulent chaque jour dans une économie clandestine, une question s’impose : Qui profite réellement de la vente illégale des rendez-vous ? Pourquoi la cybersécurité n’a-t-elle pas été renforcée malgré des plaintes massives ? L’absence de mesures est-elle due à : la négligence ? La lenteur administrative ? Un calcul politique ? Une complicités internes ? Aucune preuve formelle n’existe. Mais le silence persistant autour du problème alimente les soupçons.
Ce que vit la RDC aujourd’hui n’est pas qu’un problème technique ou administratif. C’est une crise de confiance, une crise politique, une crise migratoire. Pour les Congolais, obtenir un visa Schengen n’est plus un acte administratif. C’est devenu : un test d’endurance, un acte de survie pour certains, un privilège pour d’autres, un symbole d’injustice et d’opacité. Pour la Belgique, c’est un enjeu : migratoire, sécuritaire, diplomatique, économique. Tant que les deux pays n’aborderont pas la question de manière transparente, le rendez-vous restera un mirage et l’asile un raccourci dangereux.
Junior Kulele


