Au crépuscule, sur les sables gris de Kinkole, une étrange procession attire les regards. Des silhouettes féminines, drapées de raphia, tressées de fils noirs et ornées de cauris, le visage maculé de « Ngola », ce kaolin rouge chargé de symboles, avancent au milieu d’objets façonnés à partir de matières recyclables et de déchets plastiques. Le décor est planté. La performance « Luendu », de l’artiste contemporain Nada Tshibwabwa, peut commencer.

Présentée à la mi-août, cette œuvre performative plonge le spectateur au cœur d’un univers où le visible dialogue avec l’invisible. « Luendu » raconte les transformations successives de l’être humain, ces moments de rupture, de renaissance et de reconstruction qui jalonnent une existence. Ici, naître ne signifie pas seulement venir au monde : c’est aussi renaître après l’épreuve, le bouleversement, la perte ou le chaos.
La performance, à laquelle prennent également part Geliembansing, Sarah Tshala et Aisha Mena Kanieba, s’inspire notamment de l’imaginaire et des traditions luba. Son titre, « Luendu », renvoie à cette conception ancestrale selon laquelle l’être humain peut connaître plusieurs naissances au cours d’une même vie. L’œuvre évoque ainsi une sorte d’ouroboros, ce serpent mythologique qui se mord la queue et symbolise le cycle perpétuel.
Chez Nada Tshibwabwa, cette boucle devient celle des renaissances : l’homme tombe, se transforme, résiste et renaît, jusqu’à ce que la mort mette fin au cycle. Dans « Luendu », le corps de l’artiste devient lui-même matière artistique. À l’acmé de la performance, Nada Tshibwabwa est écartelé puis traîné au sol par des cordes renforcées au ciment gris. La violence physique de la scène contraste avec la dimension spirituelle de l’œuvre.
Du crépuscule jusqu’à la nuit, la performance prend progressivement les allures d’un rituel initiatique. Les gestes, les matières, les costumes et les affrontements composent une dramaturgie où les figures mythologiques semblent venir défier le monde des vivants. Le choc est volontaire. La souffrance devient langage. La résistance devient symbole. « Luendu » célèbre ainsi la vie face à la mort, la résistance face à l’oppression et la résilience face à l’exploitation.
« Dans les conceptions ancestrales de mon peuple, nous ne naissons pas qu’une fois, mais quelques fois au cours de notre vie. Les rituels de naissance sont des reconstitutions où le monde spirituel et le monde matériel convergent », explique Nada Tshibwabwa. Derrière la puissance esthétique de la performance se dessine également une lecture politique et écologique. « Luendu » interroge le rapport entre les ressources naturelles, le développement technologique et les souffrances humaines.
Le recours aux déchets plastiques et aux matériaux recyclables n’est donc pas anodin. L’artiste établit un parallèle avec la République démocratique du Congo, pays immensément riche en ressources naturelles, mais dont les populations continuent de subir les conséquences des conflits, de l’exploitation et des déséquilibres économiques. Coltan, cuivre et autres minerais congolais alimentent une économie mondiale dont dépendent notamment les technologies numériques et les télécommunications.
« Il y a une grande partie des ressources qui alimentent le contemporain qui proviennent de la RDC, que ce soit du coltan, du cuivre ou d’autres ressources. Au cours des trente dernières années, des millions de personnes sont mortes dans mon pays à cause de la faim mondiale pour ces ressources », dénonce l’artiste.
Le propos de Nada Tshibwabwa dépasse donc la seule performance artistique. Il questionne une contradiction majeure du monde contemporain : comment une terre peut-elle nourrir la modernité du monde tout en demeurant meurtrie par l’exploitation de ses richesses ? Comme dans « Mwasi Tshombo », Nada Tshibwabwa privilégie une performance physique, radicale et profondément engagée. Sa voix parfois fébrile contraste avec la brutalité des gestes, mais le message demeure puissant.
À Kinkole, le public n’assiste pas simplement à une représentation. Il est placé face à ses propres interrogations : la naissance, la mort, la mémoire, l’exploitation, la résistance et l’espoir. « Luendu » devient alors une métaphore du Congo lui-même : un pays qui traverse les violences, les déséquilibres et les prédations, mais qui continue de chercher les forces nécessaires pour renaître.
Dans cette boucle entre destruction et renaissance, Nada Tshibwabwa transforme son corps en espace de mémoire et de résistance. Son art dérange, interpelle et oblige à regarder autrement une réalité souvent banalisée. Et derrière le tumulte de la performance demeure une revendication aussi simple que fondamentale : paix au Congo.
Elrick Elesse


