Ils n’étaient pas des curiosités. Ils étaient des êtres humains. Pourtant, en 1897, leurs corps furent exposés comme des attractions coloniales au regard de millions de visiteurs européens fascinés par ce que le pouvoir belge appelait alors “l’œuvre civilisatrice” au Congo. Plus d’un siècle plus tard, leurs noms réapparaissent enfin dans la mémoire collective, comme un rappel brutal des humiliations infligées pendant la colonisation.
Sambo, Mpemba, Ngemba, Ekia, Nzau, Kitukwa et Mibange. Sept noms longtemps effacés des livres officiels, sept vies arrachées à leur terre natale pour servir de décor vivant à l’Exposition universelle de Bruxelles-Tervuren de 1897, organisée sous le règne du roi Léopold II. À cette époque, le Congo n’était pas encore une colonie belge classique. Il était la propriété personnelle de Léopold II sous l’appellation d’“État indépendant du Congo”, l’un des systèmes coloniaux les plus violents de l’histoire moderne.
Le 27 juin 1897, après quatre mois d’un voyage éprouvant et déjà marqué par plusieurs décès en mer, 267 Congolais débarquent à Anvers. Leur mission n’avait rien de diplomatique ni de culturel : ils devaient être exhibés devant l’Europe entière. Dans un village artificiel reconstitué à Tervuren, hommes, femmes et enfants congolais furent forcés de rejouer leur quotidien sous le regard de plus de huit millions de visiteurs venus contempler ceux que la propagande coloniale présentait comme des “sauvages primitifs”.
Ce qui fut appelé “Exposition universelle” ressemblait en réalité à un immense zoo humain. L’objectif était clair : séduire les investisseurs européens, glorifier l’entreprise coloniale de Léopold II et convaincre l’opinion publique des prétendus bienfaits de la colonisation au Congo. Mais derrière les décors exotiques et les discours civilisateurs, la réalité était glaçante. Le climat belge, le froid, les pluies et les maladies frappèrent rapidement les Congolais exposés dans des conditions inhumaines. Des épidémies de grippe et de pneumonie se propagèrent.
L’un après l’autre, sept d’entre eux moururent loin de leur terre, loin de leurs familles, loin de toute dignité. Sambo, Mpemba, Ngemba, Ekia, Nzau, Kitukwa et Mibange furent enterrés discrètement dans une fosse commune à Tervuren, aux côtés des pauvres, des exclus et des malades mentaux. Même dans la mort, il n’y avait pas de place pour eux dans les cimetières réservés aux Belges. Des années plus tard, leurs restes furent déplacés vers l’église Saint-Jean-Évangéliste de Tervuren.
Mais leur histoire, elle, continua d’être ensevelie sous le silence colonial. Pendant plus d’un siècle, leurs noms furent quasiment absents des récits officiels belges. Aujourd’hui pourtant, quelque chose change. Le 12 mai dernier, un cénotaphe, un tombeau symbolique a été inauguré au cimetière Schoonselhof à Anvers en hommage à ces sept Congolais morts dans ce que beaucoup considèrent désormais comme l’une des pages les plus honteuses de l’histoire coloniale belge.
Ce mémorial arrive tard. Très tard. Mais il marque une étape importante dans la reconnaissance d’une mémoire longtemps niée, minimisée ou volontairement oubliée. Car derrière ces sept noms se cache une vérité plus vaste : celle d’un système colonial qui a déshumanisé des peuples entiers au nom de la domination, du profit et de la prétendue supériorité civilisationnelle.
Aujourd’hui, la mémoire de Sambo, Mpemba, Ngemba, Ekia, Nzau, Kitukwa et Mibange ne demande ni compassion ni folklore mémoriel. Elle exige simplement que l’Histoire soit enfin racontée telle qu’elle fut : brutale, humiliante et profondément inhumaine. Et dans le silence des tombes belges, les voix de ces sept Congolais rappellent désormais au monde que certaines blessures traversent les siècles sans jamais disparaître.
JK


