Les bulldozers sont à nouveau à l’œuvre à Kinshasa. Depuis plusieurs semaines, le gouvernement provincial mène une vaste campagne de démolition des constructions anarchiques, ciblant principalement les zones inondables, les berges des rivières et les emprises publiques. Officiellement, cette opération vise à prévenir les catastrophes naturelles à répétition dans la capitale congolaise. Mais derrière cet objectif louable, des voix s’élèvent, dénonçant une démarche à géométrie variable, parfois brutale, et entachée de favoritisme.
C’est dans un contexte de deuil collectif, après les inondations meurtrières d’avril 2025, que l’exécutif provincial, conduit par le gouverneur Daniel Bumba, a lancé cette initiative. Acacia Bandubola Mbongo, ministre nationale des affaires foncières, a précisé devant l’Assemblée nationale que cette campagne s’inscrivait dans les recommandations du Gouvernement central. Il s’agissait, selon elle, d’une réponse d’urgence pour protéger la population contre les prochaines crues meurtrières, en libérant les emprises publiques illégalement occupées.
Le ministre provincial des Infrastructures, Alain Tshilungu, a abondé dans le même sens : « Nous rétablissons la responsabilité de l’État. Il faut assainir Kinshasa. »
Les autorités assurent que toutes les procédures ont été respectées : avis de mise en demeure, délimitations claires, communication sur les zones concernées, comme en témoigne la publication de cartes aériennes sur les réseaux sociaux. Pourtant, sur le terrain, la réalité semble plus nuancée.
Des témoignages recueillis à Kintambo, sur l’avenue Mapenza et jusqu’à Mont-Fleury font état de destructions opérées au-delà des 10 mètres légalement requis en retrait des rivières – parfois jusqu’à 30 mètres. Plus troublant encore : plusieurs victimes disposaient de titres fonciers officiels et documents d’urbanisme en règle. Cela interroge directement sur la manière dont l’État a pu délivrer des autorisations de bâtir sur des terrains désormais jugés illégaux.
Pour nombre de sinistrés, c’est la double peine : expulsion et perte totale des biens, sans accompagnement, ni dédommagement. Aucune mesure de relogement ni d’indemnisation n’a été formellement annoncée à ce jour. Le silence des autorités sur ce point ne fait qu’aggraver le sentiment d’abandon.
La principale critique portée contre l’opération est son manque d’équité. Plusieurs ONG et citoyens pointent du doigt l’absence de démolition dans des quartiers huppés, en particulier la baie de Ngaliema, bien que celle-ci soit également bâtie sur une zone interdite. Malgré l’expiration d’un ultimatum de 48 heures, aucune villa n’a été rasée. À l’inverse, les habitations modestes des quartiers populaires ont été détruites sans ménagement.
Face à cette dissonance, une question subsiste : pourquoi une commission spéciale a-t-elle été créée pour Ngaliema, alors qu’elle ne l’a pas été pour les autres zones ?
Le scandale ne serait pas complet sans évoquer les vendeurs de terrains illégaux et les agents de l’État qui ont signé ou facilité l’obtention de documents officiels sur des sites inconstructibles. Jusqu’à présent, aucune poursuite judiciaire n’a été engagée contre eux. Pire encore, certains de ces fonctionnaires sont encore en poste, renforçant l’impression d’un système où seuls les faibles paient.
L’inspection judiciaire a cependant convoqué le ministre provincial de l’Environnement dans ce dossier, signe que la justice commence – peut-être – à s’en mêler.
La problématique des constructions anarchiques à Kinshasa n’est pas nouvelle. L’urbanisation galopante, l’absence de planification et la spéculation foncière ont plongé la capitale dans un désordre chronique. Si l’action de l’État est nécessaire pour restaurer l’ordre urbain, elle ne peut être dissociée de la justice sociale.
Le cas de feu le maire Tumbula à Goma est souvent cité : il avait osé braver l’impopularité pour libérer les voies publiques, mais dans un cadre inclusif et progressif, Kinshasa gagnerait à suivre cet exemple.
Oui, Kinshasa a besoin de respirer. Oui, il faut protéger les populations contre les inondations, les glissements de terrain et les constructions illégales. Mais cela ne doit pas se faire dans la brutalité ou l’arbitraire. Assainir la ville, oui, mais pas en sacrifiant les plus vulnérables au profit des puissants. La réforme foncière, l’assainissement urbain et l’équité dans l’application de la loi doivent marcher de concert pour que la justice urbaine ne soit pas qu’un slogan, mais une réalité vécue.
La commission d’enquête sur les responsabilités administratives dans l’octroi des titres fonciers devrait bientôt rendre ses premières conclusions. Le moment de vérité pour ceux qui ont vendu l’illusion d’une propriété légale sur sol interdit.
Junior Kulele


