Alors que la République démocratique du Congo reste engluée dans une crise sécuritaire persistante à l’Est, c’est paradoxalement à Washington que le débat sur le dialogue national a connu un nouvel épisode révélateur. En marge de la 74ᵉ édition du National Prayer Breakfast, un événement à forte charge symbolique et diplomatique, les lignes ont bougé, les positions se sont exposées et les divergences se sont affirmée.
La présence conjointe du président Félix Tshisekedi, de l’opposant Martin Fayulu, ainsi que de responsables de la CENCO et de l’ECC, n’est pas passée inaperçue. Selon des sources concordantes, les organisateurs de ce rendez-vous international ont facilité un échange direct entre le Chef de l’État congolais et le leader de l’ECiDé. Une rencontre sobre, sans déclaration officielle, mais lourde de sens dans un contexte où les appels à un dialogue national se multiplient.
Pour Martin Fayulu, le message a été clair : aucun dialogue crédible ne peut se tenir en RDC sans un rôle central confié au duo CENCO–ECC. Ces deux confessions religieuses, a-t-il rappelé, bénéficient d’une confiance transversale au sein de l’opposition et de la société civile, ce qui en fait, selon lui, des médiateurs naturels et légitimes.
Au-delà de la question de la médiation, Fayulu a insisté sur un principe fondamental : l’inclusivité maximale. Pour l’opposant, un dialogue limité à certaines forces politiques ou encadré de manière restrictive risquerait de reproduire les erreurs du passé. Dans un pays marqué par des fractures politiques, sociales et territoriales profondes, toute exclusion serait perçue comme une manœuvre plutôt que comme une volonté sincère de réconciliation.
Cette position entre en résonance avec les revendications de plusieurs acteurs sociopolitiques qui estiment que la crise actuelle ne peut être réglée uniquement par des approches sécuritaires ou diplomatiques. Face à ces appels, Félix Tshisekedi a, de son côté, précisé sa vision lors de son récent échange de vœux avec les diplomates accrédités en RDC. Le président reconnaît la nécessité d’un dialogue, mais en fixe strictement le périmètre.
Pour lui, ce processus doit impérativement :
se tenir sur le territoire national, être conduit sous l’autorité des institutions issues des élections, et ne pas remettre en cause la légitimité des institutions de la République. Surtout, le Chef de l’État a tenu à établir une distinction nette : le dialogue interne ne saurait servir de prétexte pour relativiser une agression extérieure ni pour diluer les responsabilités liées à la crise sécuritaire à l’Est.
C’est précisément sur ce point que la fracture politique s’élargit. Dans l’opposition et au sein de la société civile, la CENCO et l’ECC continuent de faire figure de références morales capables de garantir un dialogue crédible. Leur expérience dans les processus de médiation et leur ancrage social leur confèrent, aux yeux de nombreux acteurs, une légitimité difficilement contestable.
À l’inverse, dans les cercles du pouvoir, leur rôle est de plus en plus questionné. Certaines autorités leur reprochent une posture jugée ambiguë, notamment leur refus explicite de qualifier l’AFC/M23 comme simple instrument d’une agression étrangère. Cette divergence de lecture nourrit la suspicion et complique toute tentative de consensus sur le pilotage du dialogue.
Pendant que les débats internes se cristallisent, les processus diplomatiques avancent, du moins sur le papier. Le processus de Washington, centré sur la désescalade entre Kinshasa et Kigali, et le processus de Doha, consacré à la crise entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23, poursuivent leur trajectoire. Toutefois, sur le terrain, les résultats tardent à se matérialiser.
Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, les violences se poursuivent, les populations continuent de fuir, et l’insécurité demeure la norme. Cette réalité accentue la pression sur les autorités congolaises et renforce l’idée qu’aucune solution durable ne pourra être trouvée sans une articulation cohérente entre dialogue politique interne, action diplomatique et réponse sécuritaire.
La rencontre de Washington n’a pas levé les ambiguïtés, mais elle a mis en lumière l’ampleur du défi. Entre la volonté présidentielle de préserver l’ordre institutionnel, l’exigence de l’opposition pour un processus inclusif et la question sensible de la médiation, le dialogue national apparaît encore comme un chantier fragile.
Dans un pays où chaque crise relance le débat sur la concertation nationale, la question n’est plus seulement de savoir s’il faut dialoguer, mais avec qui, sous quelle autorité et dans quel objectif réel. À ce stade, Washington aura surtout servi de miroir : celui d’une RDC en quête de consensus, mais encore prisonnière de ses lignes de fracture politiques.
Junior Kulele


