La République démocratique du Congo veut tourner la page d’une administration publique longtemps accusée d’inefficacité, de clientélisme et de désordre administratif. Lundi 18 mai 2026 à Kinshasa, le Vice-Premier ministre en charge de la Fonction publique, Jean-Pierre Lihau, a présenté un vaste état des lieux de l’administration congolaise à travers une communication intitulée « La Fonction publique en chiffres ». Derrière les statistiques dévoilées, c’est surtout une réforme de fond qui se dessine : celle d’un État qui veut désormais rémunérer la performance plutôt que le simple statut administratif.
Le grand nettoyage des effectifs publics
Les chiffres présentés par le gouvernement révèlent l’ampleur des anomalies qui minaient depuis des années l’administration congolaise. Selon les données officielles : près de 1 480 000 agents étaient initialement recensés ; une première vérification administrative a ramené ce chiffre à 1 425 000 agents ; le contrôle biométrique a finalement permis d’identifier seulement 677 000 fonctionnaires actifs reconnus officiellement. Autrement dit, plus de la moitié des effectifs supposés de la Fonction publique ont disparu après les opérations de certification.
Pour le gouvernement, cette situation confirme l’existence massive : d’agents fictifs ; de doublons administratifs ; de retraités toujours présents sur les listings ; ainsi que de nombreuses irrégularités dans la chaîne de paie. Cette opération biométrique apparaît ainsi comme l’un des plus importants audits administratifs jamais réalisés dans l’histoire récente de la RDC.
“On ne rémunérera plus les matricules”
Mais l’annonce la plus forte reste celle projetée pour 2027. Jean-Pierre Lihau affirme vouloir rompre avec un système où le simple fait de posséder un matricule administratif suffisait parfois à garantir une rémunération, indépendamment de la productivité réelle de l’agent. « À partir de 2027, on ne rémunérera plus les matricules, mais le travail accompli », a déclaré le Vice-Premier ministre.
À travers cette formule choc, le gouvernement ambitionne d’introduire une culture de performance dans l’administration publique congolaise. L’objectif affiché : évaluer les résultats ; renforcer la discipline administrative ; promouvoir le mérite ; et améliorer la qualité du service public. Cette réforme s’inscrit dans une dynamique plus large de modernisation de l’État voulue par le président Félix Tshisekedi.
Une réforme ambitieuse… mais confrontée aux réalités du terrain
Si le discours gouvernemental séduit sur le principe, il soulève néanmoins de nombreuses interrogations dans les milieux syndicaux et parmi les fonctionnaires eux-mêmes. Car une question fondamentale revient avec insistance : comment exiger la performance d’agents qui travaillent parfois sans moyens élémentaires ? Dans plusieurs administrations publiques congolaises : des agents ne disposent ni de bureau ; ni d’ordinateur ; ni de connexion internet ; parfois même ni de mobilier adéquat.
Dans certaines provinces, plusieurs fonctionnaires travaillent encore dans des bâtiments délabrés ou dans des conditions extrêmement précaires. Dès lors, vouloir instaurer une rémunération basée sur les résultats sans moderniser préalablement l’environnement de travail pourrait créer un profond sentiment d’injustice.
Le risque d’une réforme à deux vitesses
L’autre défi majeur sera celui des critères d’évaluation. Quels indicateurs permettront de mesurer le rendement d’un agent public ?Comment comparer le travail d’un fonctionnaire à Kinshasa avec celui affecté dans un territoire enclavé du Haut-Uele ou du Maniema ? Qui évaluera les performances, et selon quels mécanismes de transparence ?
Sans garde-fous solides, certains observateurs craignent que la réforme n’ouvre la voie : à des règlements de comptes administratifs ; à des évaluations arbitraires ; ou à une politisation accrue de la carrière des agents publics. La réussite d’un tel chantier dépendra donc autant des outils techniques que de la crédibilité du système d’évaluation.
Le véritable défi : reconstruire l’État employeur
Au-delà des chiffres et des annonces, cette réforme pose une question plus profonde : celle de la capacité de l’État congolais à redevenir un véritable employeur moderne. Car depuis des décennies, la Fonction publique congolaise souffre : d’une faible mécanisation ; d’une absence de digitalisation ; d’un vieillissement du personnel ; de retards chroniques de salaires ;
et d’une faible culture administrative orientée vers les résultats.
Le contrôle biométrique constitue certes une avancée majeure dans l’assainissement des effectifs. Mais la modernisation réelle nécessitera également : des investissements massifs dans les infrastructures administratives ; la numérisation des services publics ; la formation continue des agents ; ainsi qu’une amélioration significative des conditions salariales.
Entre rupture et prudence
Avec cette réforme, le gouvernement congolais tente manifestement d’envoyer un signal fort : celui d’un État qui veut rompre avec les pratiques héritées du passé. Mais la transformation d’une administration aussi vaste que celle de la RDC ne pourra réussir uniquement à travers des slogans ou des mesures comptables.
La culture de la performance ne se décrète pas ; elle se construit progressivement, avec des moyens, des règles claires et une confiance mutuelle entre l’État et ses agents. Car avant de demander davantage de rendement au fonctionnaire congolais, beaucoup estiment que l’État devra lui-même démontrer sa capacité à fournir les conditions minimales permettant simplement… de travailler.
Junior Kulele


