Les images ont provoqué un mélange de colère, de peur et d’impuissance. Des individus armés, identifiés comme des kuluna, dépouillent des conducteurs de taxi-motos et leurs passagers. Autour de la scène, les automobilistes poursuivent leur route, les témoins filment sans intervenir, tandis que l’agression se déroule à quelques encablures du camp des officiers de Badiadingi.

Cette vidéo, devenue virale, n’est pas seulement le récit d’un braquage. Elle est le reflet d’une inquiétante réalité : celle d’une capitale où, par endroits, la peur semble momentanément prendre le dessus sur l’autorité de l’État. Quelques heures auparavant, la mort de Prisca Banza, ancienne chargée des finances d’Afriyan RDC à Goma, bouleversait déjà l’opinion.
Réfugiée à Kinshasa après avoir fui l’insécurité liée au conflit dans l’Est du pays, elle espérait y trouver un refuge. Son décès rappelle avec brutalité qu’aucune ville ne peut véritablement être un havre de paix lorsque la criminalité urbaine reprend de la vigueur. Ces événements interviennent alors que les autorités avaient multiplié, ces derniers mois, les initiatives pour reprendre le contrôle de la sécurité dans la capitale.
Patrouilles nocturnes, opérations de bouclage, interpellations ciblées, audiences foraines et campagnes contre les bandes criminelles avaient suscité un réel espoir. Les résultats étaient perceptibles dans plusieurs communes. Pourtant, la recrudescence récente des attaques laisse penser que la bataille est loin d’être gagnée. La question fondamentale n’est donc plus de savoir si l’État agit, mais pourquoi les résultats demeurent fragiles. La réponse est sans doute multiple.
Le premier défi est celui des capacités opérationnelles. Malgré les efforts consentis, la Police nationale congolaise reste confrontée à des contraintes importantes : effectifs parfois insuffisants, équipements limités, mobilité réduite et couverture inégale des zones les plus sensibles. Une présence policière visible ne garantit pas toujours une intervention rapide, surtout lorsque les réseaux criminels adaptent leurs modes d’action.

Le deuxième maillon concerne la chaîne judiciaire. L’efficacité de la lutte contre la criminalité dépend autant de l’arrestation des suspects que de la certitude de la sanction. Lorsque des individus interpellés retrouvent rapidement la liberté à la faveur de dysfonctionnements ou d’actes de corruption, l’effet dissuasif de l’action policière s’affaiblit. La confiance des citoyens dans les institutions en ressort également fragilisée.
À cela s’ajoute une réalité carcérale préoccupante. La prison centrale de Makala, conçue pour accueillir environ 1 500 détenus, en héberge plusieurs dizaines de milliers selon les estimations récentes. Cette surpopulation chronique complique les conditions de détention, limite les perspectives de réinsertion et interroge la capacité du système pénitentiaire à remplir sa mission. Punir sans réhabiliter ne suffit pas à rompre durablement le cycle de la violence.
C’est dans cette logique que les programmes de rééducation, notamment ceux portés par le Service national, cherchent à offrir une seconde chance à certains jeunes en rupture avec la société. Transformer d’anciens délinquants en acteurs de développement constitue une ambition qui mérite d’être évaluée avec rigueur.
Mais la réinsertion, à elle seule, ne peut répondre à l’ensemble du phénomène si les causes profondes de la délinquance demeurent : chômage massif des jeunes, pauvreté, déscolarisation, consommation de drogues, exclusion sociale et absence de perspectives.

Face à cette situation, certains citoyens évoquent avec nostalgie les opérations sécuritaires musclées du passé, estimant qu’elles avaient permis de réduire rapidement la criminalité. D’autres rappellent que toute stratégie de sécurité doit rester compatible avec les principes de l’État de droit et le respect des droits fondamentaux.
L’efficacité de la lutte contre les kuluna ne peut durablement reposer sur une opposition entre fermeté et légalité ; elle exige des institutions fortes, une justice crédible et des forces de sécurité capables d’agir dans le cadre de la loi.
Au fond, la violence des kuluna n’est pas seulement un défi sécuritaire. Elle est aussi le symptôme d’un malaise social plus profond. Chaque agression raconte l’échec d’une politique éducative incomplète, d’une insertion économique insuffisante et d’un contrat social qui peine encore à offrir les mêmes chances à tous.
La vidéo de ce braquage disparaîtra bientôt des réseaux sociaux. Mais les questions qu’elle soulève resteront. Car une nation ne mesure pas seulement sa force à sa capacité de punir les criminels. Elle la mesure aussi à son aptitude à empêcher que ses enfants deviennent un jour des criminels. C’est sans doute là que se joue la victoire la plus durable contre l’insécurité.
Israël Kapangala


