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Kinshasa : le défi de l’après-bulldozer

14 heures ago
in Société
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Kinshasa : le défi de l’après-bulldozer
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Démolition des constructions anarchiques, libération des emprises publiques, déguerpissement des marchés clandestins : les autorités veulent remettre de l’ordre dans une capitale où l’urbanisation a longtemps couru plus vite que la planification. Mais une question demeure, incontournable : que propose-t-on à ceux que l’on déplace ?

La nécessité d’assainir Kinshasa ne fait guère débat. Trottoirs transformés en étals, routes occupées par des commerces, caniveaux bouchés, emprises publiques privatisées et installations construites sans normes : dans plusieurs communes, le désordre urbain est devenu une composante presque ordinaire du paysage. À Kinshasa, les bulldozers sont devenus les instruments visibles d’une vaste opération de reprise en main de l’espace urbain.

Ses conséquences sont lourdes. La circulation se dégrade, les piétons sont contraints de marcher sur la chaussée, les interventions des services de secours deviennent plus difficiles et les risques d’accidents, d’incendies ou d’insalubrité augmentent. Mais le bulldozer ne règle qu’une partie du problème. Il peut faire disparaître une construction en quelques minutes. Il ne peut pas faire disparaître le besoin qui l’a fait naître.

Le cas de la place UPN illustre parfaitement cette équation. Début août, plusieurs constructions, bars, pharmacies et commerces installés sur les emprises publiques ont été démolis. Quelques jours plus tard, l’Hôtel de ville annonçait un projet de marché moderne comprenant 1 300 étals, 76 magasins et un parking de 100 véhicules.

La question est désormais de savoir si cette logique pourra être reproduite à l’échelle d’une métropole de plus de 15 millions d’habitants. Car chaque espace libéré fait réapparaître le même besoin : celui d’un lieu où vendre, acheter, stocker, travailler et circuler. Le même scénario se joue autour du Grand Marché de Kinshasa, « Zando ».

Les autorités s’emploient à libérer ses abords, notamment sur les avenues Bokasa et Rwakadingi, tandis que la modernisation du marché se poursuit et que l’attribution des espaces commerciaux est engagée. Cette transformation est nécessaire. Mais elle révèle surtout l’un des grands paradoxes de Kinshasa : la ville veut combattre le commerce informel alors qu’elle n’a pas encore construit suffisamment d’espaces formels capables de l’absorber.

Le commerce informel n’est pas seulement une affaire d’incivisme. Il répond à une logique économique. La rue attire parce qu’elle est accessible, visible et peu coûteuse. À Matonge, Ngiri-Ngiri, Kasa-Vubu, Limete ou Ngaliema, le commerçant trouve immédiatement sa clientèle. Une vendeuse de légumes, un réparateur de téléphones ou un petit détaillant n’a pas nécessairement les moyens de louer une boutique dans un centre commercial moderne.

Voilà pourquoi déplacer les commerçants sans tenir compte de leur capacité financière peut produire un effet pervers : le marché clandestin disparaît aujourd’hui pour renaître demain quelques rues plus loin. L’épisode de Pakadjuma, à Limete, l’a brutalement rappelé. Les opérations de démolition y ont provoqué de fortes tensions, jusqu’à des actes de vandalisme contre les engins mobilisés.

Derrière ces affrontements se trouve aussi une question sociale : comment réorganiser l’espace urbain sans transformer chaque opération d’assainissement en conflit avec ceux qui vivent de cet espace ? Kinshasa doit désormais franchir une nouvelle étape. La démolition ne peut être la politique urbaine à elle seule. Elle doit être accompagnée d’une véritable politique de relogement commercial.

Cela signifie construire des marchés de proximité, des espaces de vente spécialisés, des plateformes de distribution et de petits centres commerciaux dans les quartiers où la demande est la plus forte. Il ne s’agit pas nécessairement de reproduire partout le modèle des grands centres commerciaux. Kinshasa a besoin d’infrastructures adaptées à son économie populaire : accessibles, fonctionnelles, sécurisées et surtout financièrement abordables.

Le secteur privé pourrait jouer un rôle déterminant dans cette transformation. Promoteurs immobiliers, banques, opérateurs logistiques et investisseurs pourraient contribuer à créer ces infrastructures. Mais ils auront besoin d’un cadre foncier sécurisé, de règles stables, de procédures transparentes et de mécanismes de financement compatibles avec les réalités du petit commerce. La question fondamentale est donc moins de savoir s’il faut démolir que de savoir ce que l’on construit après la démolition.

Le bulldozer a sa place dans une politique d’assainissement. Il peut libérer une route, sécuriser une emprise, dégager un trottoir et restituer à la collectivité un espace occupé illégalement. Mais il ne peut pas être l’unique réponse à une crise d’urbanisation. Kinshasa ne gagnera pas la bataille contre le désordre en déplaçant le désordre. Elle la gagnera en construisant suffisamment d’alternatives pour que les commerçants n’aient plus besoin d’occuper les rues, les trottoirs et les emprises publiques pour survivre.

Le véritable chantier commence donc après le passage du bulldozer : faire de la place libérée non pas un espace vide, mais le point de départ d’une ville mieux organisée, plus accessible et capable d’accompagner sa propre croissance.

Constantin Ntambwe

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