La République démocratique du Congo vient de perdre une figure majeure de son histoire intellectuelle, économique et institutionnelle. Professeur émérite, ancien gouverneur de la Banque centrale du Congo, ancien ministre et notable Hemba, Jean-Gualbert Nyembo Shabani s’est éteint à Kinshasa, laissant derrière lui une trajectoire exceptionnelle, marquée par le savoir, le service de l’État et une remarquable indépendance d’esprit.
Né le 5 août 1937 à Kayanza, dans le territoire de Kongolo, au Nord-Katanga, Jean-Gualbert Nyembo Shabani appartient à cette génération d’intellectuels congolais qui ont contribué à bâtir les premières grandes institutions du pays après l’indépendance. Après ses études primaires et secondaires à l’Institut Saint-Boniface de Lubumbashi, il poursuit sa formation universitaire à Lovanium, à Kinshasa, avant de rejoindre l’Université catholique de Louvain, en Belgique, où il obtient en 1964 sa licence en sciences économiques.
Son parcours professionnel commence au cœur de l’État. De 1964 à 1965, il est directeur adjoint au Bureau de coordination économique et conseiller économique auprès du Premier ministre Moïse Tshombe. Contraint à l’exil en Belgique en 1966, il y poursuit ses recherches et soutient, en 1975, une thèse de doctorat consacrée au Copperbelt africain, la grande ceinture cuprifère d’Afrique australe.
Son travail scientifique, publié chez La Renaissance du Livre à Bruxelles, contribue à asseoir sa réputation d’économiste de haut niveau et attire notamment l’attention du président Mobutu. À son retour au pays, il rejoint l’Université comme professeur à la Faculté des sciences économiques. Mais son destin le conduit rapidement au sommet de l’appareil d’État.
Entre 1977 et 1987, Jean-Gualbert Nyembo Shabani occupe pratiquement tous les grands portefeuilles économiques et financiers du gouvernement : Économie nationale, Portefeuille, Agriculture et Développement rural, Industrie et Commerce extérieur, Finances et Budget. En avril 1985, il prend la direction de la Gécamines Holding comme président délégué général, avant de retrouver le gouvernement comme vice-Premier ministre chargé des secteurs économique et financier.
Cette succession de responsabilités témoigne moins d’une quête personnelle de pouvoir que de la confiance accordée à un technicien dont la compétence était reconnue au plus haut niveau. À 53 ans, Jean-Gualbert Nyembo Shabani devient le septième gouverneur de la Banque centrale de l’histoire du pays depuis l’indépendance. Il exerce cette fonction du 30 mars 1991 au 2 avril 1993, à une période particulièrement difficile pour l’économie congolaise.
À la tête de l’institution monétaire, il s’attache à renforcer les mécanismes de fonctionnement et de contrôle. En avril 1992, il introduit de nouvelles structures organiques et redynamise notamment l’Audit du Gouverneur, chargé non seulement de sa mission traditionnelle, mais également d’alimenter la réflexion sur les difficultés économiques, financières et monétaires du pays. Son passage à la Banque centrale restera ainsi associé à une approche fondée sur la compétence, la méthode et la recherche de solutions institutionnelles.
Mais derrière l’économiste et le haut fonctionnaire se trouvait surtout un homme de conviction. Jean-Gualbert Nyembo Shabani parlait peu, cultivait la discrétion et se tenait volontairement à distance des projecteurs. Il accordait davantage de valeur à la réflexion qu’à la communication, au travail qu’à la mise en scène. Après son départ de la Banque centrale en 1993, il choisit de se tenir à l’écart de la politique active.
Certes, son expertise continuera d’être sollicitée par des responsables politiques de premier plan, notamment sous la présidence de Joseph Kabila. Mais jamais il ne renoncera publiquement à cette liberté qui caractérisait son tempérament. Il n’aura pas été de ceux qui confondent expertise et militantisme, proximité avec le pouvoir et allégeance politique. Il aura préféré rester lui-même : un intellectuel libre, un économiste exigeant et un patriarche attaché à la transmission.
Professeur, il a formé plusieurs générations d’étudiants en sciences économiques. Certains ont ensuite occupé, et occupent encore, des responsabilités importantes dans l’administration, la politique et l’économie du pays. C’est peut-être là que réside l’une des dimensions les plus profondes de son héritage : avoir contribué à former des hommes et des femmes appelés à prendre en main le destin de la République. Jean-Gualbert Nyembo Shabani s’en va donc avec le profil rare de ceux qui auront traversé plusieurs époques sans perdre leur identité.
Scientifique, universitaire, économiste, gouverneur, ministre, dirigeant d’entreprise publique et notable Hemba, il aura servi son pays à différents niveaux, tout en conservant cette indépendance d’esprit qui forçait le respect. À l’heure où la République démocratique du Congo rend hommage à sa mémoire, c’est toute une génération qui mesure la perte d’un grand esprit congolais. Son parcours restera comme une leçon de compétence, de discrétion et de liberté.
JK


