À Kinshasa, le dollar tremble et le franc congolais bombe le torse. Depuis quelques jours, la capitale congolaise vit un drôle d’épisode économique. On dirait presque une série à suspense diffusée en direct sur chaque trottoir : le dollar américain, cette star des cambistes, a perdu de sa superbe. En l’espace de quelques jours, il est passé de 2 800 francs congolais à 2 000, voire 1700 dans certains coins. Une vraie descente aux enfers pour le billet vert, et une revanche inattendue pour le franc congolais.
Plus besoin de télévision : le “taux du jour” fait le show. Dans les taxis, sur les marchés, dans les “coins ” animés des quartiers populaires, tout le monde en parle. — “Le dollar est malade !”, plaisante un vendeur de cartes SIM. — “Non, c’est le franc qui se réveille !”, rétorque un changeur de fortune, assis sur son tabouret, les billets éparpillés sur les genoux.
Chaque matin, Kinshasa se réveille avec une nouvelle rumeur. Certains accusent la Banque Centrale d’avoir sorti ses griffes pour stabiliser le marché. D’autres évoquent un mystérieux afflux de devises, peut-être lié à des opérations d’État. Et puis il y a ceux qui haussent les épaules : “Mbongo ezalaka boye, ezalaka lokola saison…” (“L’argent, c’est comme les saisons”).
Les plus anciens sourient : ils ont déjà vu ça.
Dans les années 90, le franc congolais jouait déjà au yoyo avec le dollar. Parfois fort, souvent fragile, il suivait les vents des crises politiques et économiques. Et au début des années 2000, on avait même cru à un miracle, avant que la réalité du marché ne rattrape les espoirs. Mais cette fois, le décor est différent. Kinshasa est plus connectée, les citoyens plus avertis, les discussions plus aiguisées. Le taux du jour n’est plus un simple chiffre : c’est un baromètre de la confiance, un symbole de fierté nationale.
Sur le terrain, les réactions oscillent entre euphorie et méfiance. Les consommateurs veulent y croire : si le dollar baisse, peut-être que le sac de foufou, le litre d’huile ou la miche de pain suivront. Mais les vendeuses restent sceptiques : “Le franc monte, les prix restent !”, lâche Mama Alphonsine, hilare derrière son étal de tomates.
Pendant ce temps, ceux qui gardent leurs économies en dollars commencent à transpirer. “On dirait que j’ai dormi au mauvais moment”, confie un cambiste de l’upn. Les discussions deviennent presque philosophiques : faut-il croire à la stabilité du franc, ou préparer son parapluie avant la prochaine pluie financière ? Ce qui se joue dépasse la simple arithmétique. Le franc congolais, longtemps malmené, méprisé même, retrouve un peu de dignité. Il donne une petite claque symbolique au dollar, ce “roi des devises” qui régnait sans partage. Et ce geste, aussi fragile soit-il, fait battre un petit cœur de fierté chez beaucoup de Congolais.
Mais Kinshasa reste prudente. Elle sait que dans cette ville où tout peut changer du jour au lendemain, la victoire du franc pourrait bien n’être qu’un épisode dans une longue série. Alors on regarde, on commente, on plaisante, mais on garde un œil sur les panneaux d’affichage des cambistes. Car à Kin, même la monnaie a son caractère : imprévisible, bruyante, pleine de surprises.
Et cette fois, c’est le franc congolais qui mène la danse — du moins, pour l’instant.
Junior Kulele


