C’est une séquence à la fois solennelle et révélatrice qui s’est jouée à la Cité de l’Union africaine. La ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba est venue faire le compte rendu officiel de sa mission à Washington au Président de la République, Félix Tshisekedi. À cette occasion, le texte original de l’accord de paix signé entre la RDC et le Rwanda a été remis en mains propres au Chef de l’État.
Signé le 27 juin 2025, ce texte inédit est censé marquer un tournant décisif dans la crise sécuritaire qui déchire l’Est de la RDC depuis plusieurs décennies. À Kinshasa, l’événement a provoqué une effervescence notable, surtout dans le camp de l’Union sacrée, plateforme politique au pouvoir, qui enchaîne manifestations de soutien et déclarations enthousiastes. Pour beaucoup, cet accord représente l’aboutissement diplomatique d’un processus long et complexe, et une ouverture réelle vers la paix.
Mais si la capitale semble en liesse, l’Est du pays, lui, ne respire toujours pas. Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, notamment autour de Goma et Bukavu, les affrontements n’ont pas cessé. L’alliance rebelle AFC-M23, soutenue par le Rwanda, continue de renforcer ses positions stratégiques. Pour les populations locales, l’accord de Washington n’a rien changé sur le terrain. Pire encore, le M23 est à peine mentionné dans le document signé entre Kinshasa et Kigali.
C’est là l’une des premières faiblesses majeures de ce texte pensent certains observateurs : le mouvement rebelle le plus actif de la région n’a pas été intégré de manière explicite dans l’accord. Son traitement a été renvoyé au processus parallèle de Doha, processus que les deux parties s’engagent à soutenir mais dont la portée reste floue. De ce fait, de nombreux Congolais de l’Est ne se sentent pas représentés ou protégés par ce nouvel accord.
Selon des sources proches des négociations, Kinshasa aurait tenté d’inclure une clause exigeant le retrait du M23 de ses positions occupées, mais cette exigence n’aurait pas été retenue sous la pression des partenaires et du contexte diplomatique tendu.
L’autre axe central du texte de Washington concerne la neutralisation des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), dont Kigali continue de faire un casus belli pour ses incursions en territoire congolais.
Mais cette question, loin d’être simple, est interprétée de façon ambivalente. Le concept de FDLR doit être compris à deux niveaux : Au sens strict, il s’agit des anciens combattants génocidaires hutu réfugiés en RDC après 1994. Leur effectif aurait drastiquement baissé ces dernières années. De nombreux membres ont été neutralisés, capturés ou rapatriés. Le Rwanda lui-même l’avait reconnu via son ambassadeur en RDC en 2021.
Au sens large, les FDLR désignent désormais une idéologie et des descendants idéologiques des génocidaires, jeunes, enracinés dans les collines du Kivu, et perçus comme une menace diffuse mais persistante.
Le problème, c’est que les positions restantes des FDLR sont aujourd’hui dans des zones contrôlées par l’AFC-M23. Cela rend la neutralisation impossible sans une reconquête militaire. Les FARDC ne peuvent donc pas mener d’opérations là où elles n’ont ni présence ni accès.
L’accord de Washington repose sur deux piliers : la neutralisation des FDLR et la levée des mesures défensives du Rwanda, censées répondre à la menace qu’elles représentent. Mais sans mécanisme coercitif clairement défini, la mise en œuvre dépendra largement de la bonne foi des parties. Et sur ce point, l’expérience est peu rassurante. Le Rwanda est régulièrement accusé par Kinshasa de violer les accords signés, et d’utiliser la menace FDLR comme justification diplomatique à son implication directe en RDC.
La création d’un mécanisme conjoint d’ici le 27 juillet 2025, comme prévu par l’accord, sera donc cruciale. Ce mécanisme sera censé encadrer le volet sécuritaire et surveiller les engagements pris. En cas de différend, un comité de surveillance, composé du Qatar, des États-Unis et du Togo, sera saisi.
Mais il faut noter que ce comité n’a aucun pouvoir de sanction. Il pourra formuler des recommandations, mais ne pourra pas contraindre Kigali ou Kinshasa en cas de non-respect des engagements. Cela confère à l’accord une dimension essentiellement morale et politique, ce qui en limite la portée opérationnelle.
L’accord signé à Washington représente un succès symbolique pour la diplomatie congolaise. Il démontre une volonté réelle de désescalade, de dialogue et de solution négociée. L’implication américaine et qatarie donne au texte une légitimité internationale certaine, et redonne de l’élan au processus de paix. Mais sur le fond, les lacunes demeurent criantes : marginalisation du M23, absence de levier coercitif, contexte militaire défavorable aux FARDC, et dépendance à un processus de Doha encore embryonnaire.
La déclaration de Thérèse Kayikwamba, « le travail commence maintenant », prenait tout son sens. Ce travail s’annonce long, semé d’obstacles, et exigera une vigilance permanente de la part de Kinshasa, ainsi qu’un engagement sans faille des garants de l’accord. Sans quoi, ce nouveau texte pourrait rejoindre la longue liste des accords de paix signés sans paix… et sans lendemain.
Junior Kulele


