Le débat revient, presque comme une urgence différée. Alors que l’Est de la République démocratique du Congo reste sous pression sécuritaire entre la rébellion de l’AFC/M23 et les attaques persistantes des ADF, Kinshasa rouvre un chantier hautement sensible : celui des réformes électorales. À deux ans des échéances de 2028, la machine politique se remet en mouvement, et avec elle, les lignes de fracture.
Au cœur de cette séquence : une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale de la République démocratique du Congo par le député Meschack Mandefu Muela. Derrière ce texte, une ambition affichée : refonder en profondeur le fonctionnement de la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Mais à y regarder de plus près, c’est toute l’architecture de la gouvernance électorale qui est interrogée.
Premier choc : la suppression pure et simple de l’Assemblée plénière de la CENI. Jugée « pléthorique » et « budgétivore », cette structure est accusée de peser lourdement sur les finances publiques sans réelle plus-value opérationnelle. En ligne de mire, un modèle jugé inefficace, où chaque membre bénéficie d’un rang équivalent à celui de vice-ministre. L’argument est double : rationaliser les dépenses et restaurer l’efficacité. En filigrane, une critique plus large de la bureaucratisation de la centrale électorale, dont la taille aurait progressivement dilué la responsabilité et alourdi la prise de décision.
Mais la réforme la plus explosive est ailleurs. Elle touche à un pilier quasi intangible du système électoral congolais : la désignation du président de la CENI. Jusqu’ici, ce poste revenait aux confessions religieuses, au nom d’un équilibre entre société civile et acteurs politiques. La proposition de loi casse ce verrou. Désormais, la présidence serait ouverte à toute personne jugée compétente, via un processus d’appel à candidatures piloté par le Parlement. Une révolution silencieuse, qui redéfinit les rapports de force.
Derrière cette ouverture, deux lectures s’affrontent. Pour ses promoteurs, il s’agit d’élargir le vivier de compétences et de professionnaliser la fonction. Pour ses détracteurs, le risque est clair : politiser davantage une institution déjà contestée. Le timing n’est pas anodin. Cette initiative intervient à un moment charnière : le mandat de l’actuelle équipe de la CENI, dirigée par Denis Kadima Kazadi, arrive progressivement à son terme. En théorie, les règles du jeu électoral doivent être stabilisées bien avant les scrutins. En pratique, chaque réforme devient un enjeu de positionnement politique.
L’histoire récente de la CENI reste marquée par des controverses. La mise en place de l’équipe actuelle, en 2021, avait suscité de vives critiques, notamment de l’opposition et de certaines organisations de la société civile, qui dénonçaient une commission « déséquilibrée ». L’arrivée tardive de figures comme Didi Manara, Âgée Matembo ou encore Jean Tokole n’avait pas suffi à apaiser les tensions.
Au-delà des mesures techniques, cette réforme pose une question fondamentale : quelle CENI pour quelle démocratie ? Faut-il privilégier une structure légère et technocratique, ou maintenir un modèle inclusif, au risque de l’inefficacité ? En supprimant la plénière et en ouvrant la présidence, le texte de Meschack Mandefu propose une rupture nette avec l’existant. Une rupture qui pourrait redéfinir les équilibres entre politique, société civile et institutions.
Une chose est sûre : le débat ne fait que commencer. Entre impératif de transparence, contraintes budgétaires et méfiance politique, la réforme de la CENI s’annonce comme l’un des dossiers les plus explosifs de la législature. Dans un pays où chaque cycle électoral est scruté, contesté et parfois crispé, toucher à l’organe chargé d’organiser les élections revient à toucher au cœur même du contrat démocratique.
Reste à savoir si cette réforme sera perçue comme une avancée ou comme une manœuvre. En RDC, plus qu’ailleurs, la crédibilité des règles compte autant que leur contenu.
Junior Kulele


